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Conférence aux Bernardins - "Vivre la mort : hier et aujourd’hui

- Conférence aux Bernardins - 12 janvier 2015

La mort

Voici un sujet grave, si grave que depuis toujours l’humanité l’explore par la science, la philosophie, la religion mais aussi par l’art, lequel se décline dans la peinture, la littérature, la sculpture, la poésie, la musique et la manière même d’enterrer ses morts qu’on appelle l’art funéraire.

Beaucoup de livres aujourd’hui nous apprennent comment vivre bien. C’est l’époque des coachs en tous genres qui distillent leurs conseils pour nous dire comment profiter de la vie. Mais il fut un temps où on écrivait des livres pour nous apprendre à bien mourir. C’étaient les artes moriendi.

Si on demandait aujourd’hui aux gens de la rue : « qu’est-ce que bien mourir ? », on nous répondrait à coup sûr : « c’est de ne pas se voir mourir ». La grande satisfaction de l’entourage du défunt, c’est de penser qu’il ne s’est pas senti mourir, qu’il n’a pas vu la mort venir.

Or, jadis, on pensait exactement l’inverse. Il fallait regarder la mort en face. Montaigne dans ses Essais au chapitre XIX de son Livre Premier, disait qu’apprendre à bien mourir c’est apprendre à bien vivre et c’est en cela que consiste la philosophie.

Je vous propose de faire une petite excursion dans le temps pour voir comment nos ancêtres vivaient la mort et l’exprimaient dans leur manière de vivre puis le traduisaient aussi dans l’art.

Pendant presque un millénaire, Philippe Ariès nous dit que la société a vécu ce que l’on appelle : « la mort apprivoisée ». Celle-ci se fonde sur le fait que le mourant est averti. La mort terrible c’est la mort subite ou la peste. Il n’en fallait point parler. Par exemple dans les romans de la table ronde, dans l’épisode « la mort d’Arthus », Gauvain dit : « sachez que je ne vivrai pas deux jours ». De même dans les enfances de Lancelot du lac le roi Ban qui a fait une mauvaise chute prononça cette phrase : « Ah, sire Dieu, secourez-moi, car je vois et je sais que ma fin est arrivée ». De même à Roncevaux, Roland « sent que la mort le prend tout. Que son temps est fini ». De la même façon Tristan « senti que sa vie se perdait, il comprit qu’il allait mourir ».

L’avertissement a été donné par les signes naturels liés par une conviction intime que l’on retrouve aujourd’hui encore au lit des malades agonisants.

À cette mort connue donne lieu une cérémonie publique et organisée par le mourant lui-même qui la préside bien connaît le protocole. La chambre de l’agonisant était ouverte à tous et chacun pouvait y entrer librement. Cela traduisait la résignation qu’induisait la conscience collective d’être tous mortels.
En voici le rituel : le mourant devait être couché sur le dos afin de regarder le ciel ou de tourner la tête vers l’est. Ensuite, le premier acte était le regret de la vie et le rappel très discret des choses et des personnes aimées. Il s’acquitte ensuite de certains devoirs en demandant pardon à son entourage, en ordonnant la réparation des torts qu’il a pu faire, et recommande à dieu les survivants qu’il aime. Il prononce à haute voix et en public ses prescriptions testamentaires, qui est le ne seront écrite qu’à partir du XII° siècle par le curé ou le notaire. Le mourant bat sa coulpe heures avec le geste des pénitents les mains jointes levées vers le ciel. Il recommande son âme à dieu. Si un prêtre est présent, il donne l’absolution sous forme d’un signe de croix ou d’aspersion d’eau bénite. L’habitude sera de donner aux mourants le corps du christ. C’est le troisième acte.

Il ne reste plus à l’agonisant qu’à attendre la mort qui alors arrive rapidement.

La cérémonie des obsèques est, elle aussi, ritualisée.
Elle comprend quatre parties inégales. La première qui est la plus spectaculaire est le deuil, c’est-à-dire la manifestation expressive de la douleur (doel). Les assistants déchirent leurs vêtements, s’arrachent la barbe et les cheveux, écorche leurs joues, couvrent le cadavre de baisers, tombent évanouis, est entre deux sanglots prononcent l’éloge du défunt.

La deuxième partie est spécifiquement religieuse ou. Elle consiste à réitérer l’absolution qui avait été donnée sur le mourant quand il vivait encore. C’est cette réitération sur le cadavre on a appelé absoute quand elle est a voulu la distinguer du sacrement donné sur le vivant.

La troisième partie est le convoi où le corps était enveloppé dans un linceul laissant la figure découverte. À moins qu’il ne fut prêtre ou religieux, il n’y avait pas de clerc pour accompagner le convoi. Sans doute hérité d’un passé païen, le convoi était soumis à des règles : l’itinéraire, arrêt ou station.

La quatrième partie était l’inhumation proprement dite qui s’effectuait sans aucune solennité.

L’ensemble de ce rituel était commun aux riches et aux pauvres. Alors que les anciens redoutaient le voisinage des morts comme on le voit dans la loi des 12 tables à Rome qui interdisait d’enterrer « In urbe », à l’intérieur de la ville, le moyen-âge va introduire quelque chose de nouveau : la coexistence des vivants et des morts. Le cimetière était un lieu public, de rencontres et de jeux malgré la présence des os dans les charniers et même l’affleurement de cadavres mal recouverts.

À partir du XII° siècle un changement de mentalité va conduire à ce que l’historien Philippe Ariès appelle : la mort de soi.
Trois choses vont y conduire : une perception différente de la mort, une perception de sa propre biographie qui va mener à l’individualisme et l’attachement viscéral aux êtres et aux choses possédés pendant la vie.

Alors qu’à partir du V° siècle les sépultures étaient anonymes et que le défunt était abandonnée à l’église qui en avait la charge jusqu’ au jour de la résurrection, la deuxième partie du moyen-âge retrouve les inscriptions funéraires, d’abord sur les saints puis sur les personnages d’importance. Au XIII° siècle se sont multipliées de petites plaques appliquées contre le mur de l’église autres étaient inscrits en latin en français : ci-gît Untel, la date de sa mort et sa fonction sociale. Au XVI° et au XVII° siècles, nos églises en étaient entièrement revêtues. Il s’agit alors d’individualiser le lieu de la sépulture et de perpétuer à cet endroit le souvenir du défunt. À partir de ce moment il n’y avait une différence de traitement entre la mort du riche et du pauvre. L’homme occidental riche se reconnaît dans sa propre mort.

Théologiquement, c’est l’apparition et l’importance donnée au jugement particulier par rapport au jugement dernier qui fait que chacun à l’instant de sa mort doit rendre compte de ses actes. Dans la chambre même du mourant, il y a d’un côté le Christ et la Vierge, accompagnés de tous les saints et, de l’autre, les démons tenant le livre des comptes où sont enregistrées les bonnes et les mauvaises actions. Le mouvement a le pouvoir à d’exercer une dernière fois son libre arbitre, deux tout gagner ou de tout perdre. Ceci est mis en évidence par l’iconographie des artes moriendi du XIV° siècle. Le démon Montereau montrant tout ce que la mort menace de lui prendre. Ou il accepte d’y renoncer et il sera sauvé, ou il voudra les emporter au-delà de la mort et il sera damné. C’est cet amour immodéré des biens possédés qui s’appelle l’avaritia. Elle correspond à une avidité de la vie, des êtres comme des choses qui détourne de dieu. Salle Bernard opposèrent les vani et les avari aux simplices et aux devoti. La vaine gloire opposée à l’humilité et l’amour du monde opposé à l’amour de Dieu.

Dans un tableau de Jérôme Bosch, on voit le démon qui soulève un gros sac d’écus et le pose sur le lit de l’agonisant. Il n’y a plus de représentation collective de la mort.

C’est le désir de concilier le salut et la jouissance des richesses qui va amener le défunt à écrire un testament. Pour Jacques le Goff, ce testament est un contrat d’assurance conclu entre le testateur et l’Église qui représente Dieu. Il avait deux finalités : un passeport pour le ciel et un laissez-passer sur la terre. On jouait sur les deux tableaux : l’assurance de l’éternité et la jouissance légitime des biens acquis pendant la vie. C’est ainsi que sont nés les legs pieux.
On voit alors de riches marchands qui abandonnent la plus grande partie de leur fortune au monastère où ils s’enferment pour y mourir. Soit on revêt l’habit monastique avant de mourir, soit on rappelle son appartenance à un Tiers-ordre mendiant qui permet de bénéficier des prières spéciales des communautés.

Pour ce qui est des représentations artistiques de la mort, on assiste dans cette période de la fin du moyen-âge à l’apparition des images macabres qui représente des images de la décomposition des corps morts. Les tombeaux à transis ou où les défunts sont représentés mangés par les vers, et les sermons et poèmes de Villon à Ronsard qui n’hésitent pas à parler des liquides infects, des puces et cirons qui, le jour de la mort, triompheront du corps.
C’est la traduction de cet amour passionné de la vie dont j’ai parlé plus haut et de la prise de conscience que l’individualité de chaque vie d’homme.
Pour continuer sur ce chapitre de la représentation artistique de la mort, il est bien connu que du XVI° au XVIII° siècle, éros et Thanatos font bon ménage. Les représentations de Dürer rejoignent le théâtre baroque qui multiplie les scènes d’amour dans les cimetières et les tombeaux (Roméo et Juliette dans le tombeau des Capulet).

Il convient sans doute maintenant de parler d’un changement radical qui concerne la familiarité avec les morts. Elle est due essentiellement à l’intervention des médecins hygiénistes de la fin du XVIII° siècle. Ces gens éclairés se sont attaqués à la proximité et à la promiscuité des morts et des vivants. L’un d’entre eux, médecin bien connu, appelé Vicq d’Azyr a publié un recueil de faits divers pour démontrer le pouvoir d’infestation contagieuse des cadavres. Je vous épargnerais toutes les descriptions d’épouvante que des crises docteur avec complaisance, il vous suffit de savoir qu’il s’agissait surtout de vapeurs pestilentielles qui répandaient, d’après ce médecin éclairé, la peste ou d’autres maladies contagieuses comme la petite vérole. Cela a abouti à un arrêt du 21 mai 1765 du parlement de Paris sur les sépultures qu’il s’agissait de transférer hors de la ville de Paris. On vit alors l’interdiction des sépultures dans les églises et dans les villes, la destruction en 1780 du cimetière des innocents qui demeurait jusqu’au XVIII° siècle un lieu de rencontre et de promenade. C’est alors que furent construits nombre de cimetières hors de Paris : le père Lachaise, Montmartre, Passy

C’est à cette époque que va s’effectuer un nouveau changement. À la fin du XVIII° siècle, l’homme des sociétés occidentales va être moins préoccupé par sa propre mort, la mort de soi, mais par l’apparition de la mort romantique, c’est-à-dire la mort de l’autre. Tout le monde pourrait citer les grands auteurs romantiques dont les textes sont chargés de regrets et de souvenirs qui vont inspirer un comportement nouveau : le culte des tombeaux et les cimetières.
C’est ce que Philippe Ariès appelle la mort de toi.

Jusqu’au XVIII° siècle, c’est le mort qui était le maître d’œuvre de son agonie. Dans son testament, il pouvait indiquer ses pensées profondes et ses convictions avant même de poser l’acte de transmission de l’héritage.

Dans la seconde moitié du XVIII° siècle, on constata des changements considérables dans la rédaction des testaments. Le testament n’est plus qu’un acte illégal de distribution de la fortune. L’historien nous révèle que cela vient d’un changement dans les relations familiales basées sur la confiance. Le mourant remet à sa famille le soin de l’éloge funèbre et de l’organisation de la cérémonie.

Les assistants des agonisants ne sont plus les figurants passifs comment cette période du XIII° au XVIII° siècle. Le deuil excessif du haut moyen-âge avec les grandes douleurs de Charlemagne ou du roi Arthur n’étaient plus de mise. Mais au début du XIX° siècle, cette réserve dans le deuil n’est plus respectée. Il est déployé avec une ostentation sans pudeur : on pleure, on s’évanouit, on languit, on jeûne.

La mort redoutée n’est pas la mort de soi, mais la mort de toi. Alors qu’au moyen-âge les morts étaient confiés à l’église sans qu’importe beaucoup le lieu de leur sépulture, la société va se mettre à avoir une très grande dévotion pour les corps morts. Outre la charge violente des médecins hygiénistes qui ont reproché à l’église avoir tout fait pour l’âme en se désintéressant du corps.
On se raccroche aux restes du défunt. Il est même arrivé qu’on aille jusqu’à conserver dans de grands bocaux d’alcool, comme Necker et son épouse. C’est là que commencèrent les visites pieuses et mélancoliques au tombeau de l’être cher.

Un épisode intéressant peut nous montrer le changement considérable des mentalités. Alors qu’à la fin du règne de Louis XVI, la destruction du vieux cimetière des innocents qui existait depuis cinq siècles n’avait suscité que la plus grande indifférence dans la population, dans la deuxième moitié du XIX° siècle, l’administration de Napoléon III, qui voulait désaffecter les cimetières parisiens gagnés par l’expansion urbaine, se heurta à une violente opposition de l’opinion qui s’éleva contre ce projet sacrilège.

Ce phénomène n’est pas d’ordre religieux puisque au départ c’était surtout les anticléricaux, les agnostiques et les incroyants qui furent les plus assidus sur les tombes de leurs parents. Ce n’est qu’ensuite que l’Église a revisité religieusement ce culte particulier à la tombe du défunt.

Enfin il nous faut aborder l’époque contemporaine et le changement radical opéré depuis le milieu du XX° siècle.
En premier lieu, il y a le déplacement du lieu de la mort. On ne meurt plus chez soi entouré des siens, mais seul à l’hôpital. L’agonie devient un acte technique entre les mains d’une équipe soignante qui guérit et lutte contre la mort. La mort est décomposée dans une série de petites étapes qui aboutissent à la décision du médecin et de l’équipe hospitalière de continuer ou de suspendre les traitements.

Nous sommes donc passés d’une agonie maîtrisée par le mourant lui-même à une agonie accompagnée par la famille à partir du XVIII° siècle pour arriver à une maîtrise de la fin de vie par l’équipe hospitalière. Tous les problèmes de la fin de vie et de son accompagnement qui ont cours aujourd’hui viennent de ce déplacement.

On constate aussi la disparition du deuil qui ne doit plus être ostentatoire. Plus de voile noir avec la première lettre du prénom sur la façade des églises, plus de vêtements sombres portés par la famille ou de signes qui manifestent son chagrin. Le deuil est devenu indécent. On ne peut pleurer que si personne ne vous voit. Les traces de la mort doivent disparaître, elle est insupportable. La multiplication des incinérations est dans la droite ligne de cette évolution.

La crémation exclut le pèlerinage car on ne va guère visiter les urnes comme on visitait les tombes, lieu de la présence du défunt.
Le refoulement de la peine, interdiction d’une manifestation publique vont conduire à ce que l’on appelle la mort interdite.

Geoffrey Gorer décrit ce phénomène dans son livre : « The pornography of death ». Qu’elle montre qu’au XX° siècle la mort est devenue le nouveau tabou qui remplace le sexe comme principal interdit.
À la suite de Jankelevitch qui affirmait : « je suis contre la vérité aux malades, passionnément contre la vérité. Pour moi il y a une loi plus importante que toutes, c’est celle de l’amour et de la charité », le premier devoir de la famille et du médecin serait donc de dissimuler au malade condamné la gravité de son état.
On revient à peine de cette tyrannie du mensonge et pour avoir souvent côtoyé des patients qui mouraient et leurs familles, je pense qu’on a volé des moments précieux de pardon et de paix en continuant de mentir sur l’état du malade dont personne n’est dupe, ni le mourant ni la famille.

Voilà, en quelques traits trop rapides, une description et une réflexion sur la manière dont l’homme de notre pays, vit sa mort hier et aujourd’hui. Elles inaugurent et introduisent cette série de conférences d’Art, Culture et Foi sur ce sujet délicat et essentiel.

Je vous remercie

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