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La Guérison

Il existe une dichotomie qu’on introduit quelquefois en anglais entre le « care » et le « cure ». En effet, to care, prendre soin à une autre implication que « to cure » qui signifie traiter.

Habituellement, on prend soin d’une personne et on traite une maladie.

Si nous cherchons l’étymologie latine, cure vient de curare qui signifie prendre soin. De même que curatio désigner l’action de s’occuper de quelqu’un. C’est le verbe sano qui en latin signifie guérir, réparer, remédier.
Il est sans doute aussi notable que le médecin traitant soit appelé curans.

Ces jeux de langage nous permettent de comprendre que les deux termes soigner et guérir ne se superposent pas exactement. S’il est incontestable que guérir, c’est aussi prodiguer des soins, il n’est pas aussi évident de dire que soigner c’est forcément guérir.

Puisque le mot guérir a la même origine latine que le mot « santé » et il est important que nous revenions à la définition de la santé.

La définition plus récente de l’Organisation Mondiale de la Santé en 1948 déclare dans son préambule :

« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmités. La possession du meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain ».

La définition de la santé par l’OMS ainsi que les positions actuelles des transhumanistes revendiquent un possible bien-être où toute vulnérabilité serait abolie. Elle implique un droit inconditionnel à la santé pour chacun. La guérison est un droit créance : « j’ai droit à être en parfaite santé ». Et non « j’ai droit aux meilleurs soins possibles dans l’état actuel des connaissances » qui s’appuie sur la compétence des soignants. D’où la multiplication de revendications, de procès, d’incompréhensions devant la persistance d’un état de vulnérabilité.

Cet état d’esprit induit nécessairement l’aspiration à une perfection fonctionnelle et organique où la fragilité n’a pas de place, où elle est considérée comme inutile et insupportable pour soi mais aussi pour autrui : « sa vie ne vaut pas d’être vécue ».

1/ Perfection fonctionnelle et humanité
Si on pouvait obtenir une perfection fonctionnelle aurait-on pour autant atteint le sommet de l’humanité ?

Non, car tout organisme vivant, et pas seulement l’humanité, pourrait alors bénéficier de cette perfection fonctionnelle où la vulnérabilité serait absente. Il n’y aurait pas là une spécificité proprement humaine.

Surtout, la personne humaine ne vaudrait plus par sa capacité d’établir des relations, quel que soit son état de santé ou par la valeur intrinsèque de sa vie, mais relativement à une optimisation du fonctionnement de ses cellules et de son métabolisme. Sont ainsi niées les valeurs proprement humaines que sont l’empathie, la capacité du don de soi, la philanthropie qui sont la raison même du soin et qui appartiennent au domaine de l’esprit qui, nous allons le voir ne dépend pas seulement de la fonctionnalité neuronale, mais aussi de l’emploi que l’on peut en faire.

Cela pourrait conduire au refus de la vulnérabilité et guérir deviendrait la finalité essentielle aux dépens du soin.

2/ La guérison est-elle toujours possible ?
Non, car malgré les progrès incontestables de la médecine, la disparition des pathologies diverses, la possibilité d’une perfection fonctionnelle est totalement illusoire. Les infections, les fractures, les brûlures et les maladies héréditaires seront toujours présentes, sauf à faire disparaître le patient plutôt que sa maladie.

De plus, la guérison se heurtera toujours à cette « maudite question éternelle » (Dostoïevski) qu’est la mort. Car devant la plus évidente des vulnérabilités, c’est-à-dire la mort, l’homme constate sa fragilité et sa finitude. Si j’ose m’exprimer ainsi, la mort fait partie de la vie.

Cela pourrait conduire au refus de la vulnérabilité et guérir deviendrait la finalité essentielle aux dépens du soin.

Avoir comme unique objectif de rétablir une intégrité et physiologique peut conduire, bien sûr, à une optimisation fonctionnelle et à la tentation d’une robotisation de l’homme.

Nous le savons, le refus de la vulnérabilité peut conduire au risque d’eugénisme.

Soigner, c’est intégrer la totalité de la personne humaine.

La question de fond est de savoir si la vulnérabilité, la fragilité, conduisent à humaniser davantage en introduisant des comportements altruistes et en favorisant l’empathie.

Comment penser humainement une éthique du soin ou de la guérison ?

Deux visions anthropologiques différentes :

1/ La vision mécaniciste du XXè siècle :
Elle réduit l’homme à sa biologie, aux mécanismes physico-chimiques qui le constituent.

Crick : « Vous, vos joies et vos peines, vos souvenirs et vos ambitions, le sens que vous avez de votre identité et de votre libre arbitre, ne sont rien de plus que le comportement d’un vaste assemblage de cellules nerveuses et molécules qui y sont associées ». En d’autres termes, l’homme n’est qu’un paquet de neurones et ce qu’on appelle l’humanité, le reflet subjectif de son fonctionnement.

Changeux : « L’homme n’a plus rien à faire de l’esprit, il lui suffit d’être un homme neuronal »

Richard Dawkins : « Après l’ère des êtres vivants fondés sur les gènes, sera l’ère des machines fondée sur les mêmes quantités d’information »

Ruiz de Gopegui : « La liberté est une illusion. On n’est intelligent ou sot, on est bien ou mal programmé »

Conséquences :

1/ Il n’y pas de dignité intrinsèque de l’homme. Ce qui compte, c’est la FONCTIONNALITÉ. Introduction du concept de NORMALITÉ qui est la capacité de déployer toutes les facultés potentielles. C’est la réintroduction de la notion de seuils d’humanité.

Un exemple actuel peut nous montrer la portée bioéthique de cette vision et comment elle a une incidence sur les comportements sociétaux. Par rapport à l’émergence de la vie et pour parler de l’enfant à venir, on invoque de plus en plus la notion de projet parental : nouvellement formulée, elle traduit non seulement le désir légitime de procréer, mais la maîtrise absolue du « produit » de la vie.

L’enfant est programmé, non seulement dans le temps, mais aussi dans l’histoire de ses parents. S’il « tombe » à un moment inopportun, il doit être éliminé. Il faut qu’il permette à sa maman de s’épanouir et à son père de combler ses frustrations (ce sont les fameuses paroles de Jacques Brel : « il sera pharmacien parce que papa ne l’était pas »). Cela conduit au mythe de l’enfant parfait et au refus absolu de l’anomalie. L’avortement n’est pas seulement revendiqué comme un droit de la femme, mais comme un droit de l’enfant à une vie heureuse. Il est cruel de laisser naître un enfant dont on sait que la vie sera trop dure. C’est un droit à vivre « sous condition ».

On assiste subrepticement à un glissement de l’enfant conçu comme une personne qui échappe à nos stratégies humaines, aussi légitimes soient-elles, à l’enfant programmé comme un produit manufacturable dont on attend qu’il réponde aux objectifs des parents. C’est une chosification progressive de l’humanité qui doit nécessairement nous alerter.

L’enfant n’est plus un don à accueillir mais un dû pour une société qui construit la notion de bonheur, non sur l’amour, mais sur les conditions fonctionnelles de ce bonheur.

Mais qui peut évaluer la valeur d’une vie ? Une personne handicapée peut-elle connaître la joie de vivre ? Qui pourra expliquer pourquoi des jeunes, issus de familles heureuses et aisées, doués d’intelligence, brillants et de surcroît beaux garçons ou belles filles peuvent se donner la mort ?

2/ La conséquence logique est l’eugénisme, c’est-à-dire l’élimination des imparfaits par refus de la vulnérabilité

3/ Il faut qu’une vie « vaille d’être vécue ».
La dignité n’est plus attachée à l’humanité en tant que telle mais elle est relative à l’état de santé physique et mental.
=Alzheimer : indigne
=Trisomique : indigne.
C’est la perfection de la biologie. D’où le projet parental de « l’enfant parfait » et le principe de discrimination (Ex : l’enfant des pianistes)

2/ La vision personnaliste :
Ce n’est pas la structure de la matière qui nous fait homme.

Saint Exupéry : « L’homme est en lui bien autre chose que les matériaux qui le composent. Une cathédrale est bien autre chose qu’une somme de pierres ».

C’est déjà une ancienne réflexion philosophique qui distingue les parties et le tout.
La somme des parties, c’est le tas de briques
Le tout, c’est la maison.

Le principe d’unité et le principe d’organisation dépassent l’ensemble matériel.

Ex : l’embryon, comme l’adulte, est davantage qu’un amas de cellules car ils possèdent un principe d’organisation qui entraîne que cette cellule initiale (le zygote) ne va pas donner un tas de cellules identiques mais un être humain constitué. Le problème des mécanicistes est qu’ils confondent la cause et la condition. Pour faire de la musique, il faut un instrument accordé qui fonctionne. C’est la condition. Cependant la musique n’est pas l’instrument. Sa cause est l’homme qui produit par son talent de la musique. Quand vous écoutez « Jésus, que ma joie demeure », il serait réducteur de confondre Bach qui l’a composé et l’orgue qui permet de l’entendre.

De même, l’esprit humain, pour déployer la pensée a besoin d’un cerveau en état de marche, mais aucun circuit synaptique ne peut rendre raison de la pensée ou ne pense en lui-même.

Conséquences :

1/ Nous sommes davantage qu’une mécanique fonctionnelle et nous avons une liberté qui entraine une responsabilité : Cela induit une dignité égale conférée à toute personne humaine.

2/ Protection des plus faibles (code d’Hammourabi)

3/ Soins palliatifs/ euthanasie

Le soin aux personnes fragiles : révélateur d’humanité

De la lutte contre la souffrance et la vulnérabilité à l’accueil du souffrant et du vulnérable.

Nous avons vu le risque : La lutte légitime contre la souffrance, quand elle se croit toute puissante et constate qu’elle ne l’est pas, peut aboutir à la suppression de la personne malade plutôt que la suppression de la maladie. Le refus de la vulnérabilité est le lit de la barbarie.

Vulnérabilité et compassion :

La vulnérabilité et son acceptation conduisent à l’émergence de la compassion (non pas « souffrir à la place de », mais « souffrir avec »). Plus exactement « accompagner la souffrance ».

La vulnérabilité donne la conscience de l’interdépendance. Elle permet de sortir de l’illusion de l’autonomie, confondue avec la liberté, et entraine la baisse de l’individualisme et du consumérisme.

Soins et accueil de l’altérité :

L’acceptation du dissemblable est la base de la formulation de la Déclaration des droits de l’homme.

Article 1 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit »

Article 2 : « Sans distinction aucune de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ».

On pourrait ajouter : « sans distinction génétique ». Car Francis Crick osait affirmer en mai 1984 dans la revue « La Recherche » : « Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d’avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique…….. S’il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie »

Or, c’est par l’accueil de la différence et de la faiblesse que l’humanité s’humanise. C’est par la volonté d’aider les plus faibles que se sont instaurés : le progrès médical, la Sécurité sociale, l’équité de la justice, le droit des enfants, la démocratie.

Exemple personnel avec les soins des handicapés à Colombes.

La dignité propre de l’humanité :

Jim Watson n’est pas en reste de son célèbre collègue :

« Si l’homme a des droits, pourquoi la petite souris, le nématode et le poulet n’auraient-ils pas de droits. Si l’homme a des droits, ce sont ceux liés à sa puissance ».

1/ Or ceux qui ont rédigé la Déclaration universelle des droits de l’homme ont basé cette notion de droits spécifiques sur l’existence propre à l’homme d’une raison et d’une conscience (article premier). Donc, ils sont capables de poser des actes libres et responsables. En conséquence, ils ont à répondre de leurs actes. Cette responsabilité qui leur confère des devoirs leur ouvre aussi des droits.

2/ Chez les grecs, au Vè siècle avant J-C, Antiphon affirmait déjà : « Le fait est que, par nature, nous sommes tous et en tout, de naissance, identiques, grecs et barbares. Aucun d’entre nous n’a été distingué à l’origine comme barbare ou grec : tous nous respirons de l’air par la bouche et par les narines ».

En revanche Aristote dans son ouvrage « La Politique » classe les catégories entre ceux qui sont nés pour la liberté (les grecs) et ceux qui sont nés pour l’esclavage (les barbares).

L’Antiquité perçoit les êtres humains selon des catégories juridiques particulières : citoyen, esclave, affranchi, qui introduisent entre les hommes des différences de nature. C’est le principe de discrimination basé sur l’acceptation de seuils d’humanité.

Cette distinction est aujourd’hui, hélas, toujours féconde, puisque Tristam Engelhardt, médecin et philosophe, pape de la bioéthique du Nouveau Monde, dissocie la personne humaine (consciente de soi donc digne de respect) et l’être humain dont on pourrait disposer car n’étant pas marqué du sceau propre de l’humanité. Il cite l’embryon, la malade Alzheimer, le handicapé profond, le comateux, etc.

Il introduit cette notion redoutable de « droit octroyé » qui sépare le sujet de droit et l’humain sans droits (ce qui est la définition de l’esclavage). Ce n’est plus la personne en elle-même qui est porteuse de droit mais c’est la société (l’état, les parents, les médecins) qui lui confèrent ce droit en fonction de critères d’acceptation de la vulnérabilité ou de normalité.

Soigner, c’est reconnaître la valeur intrinsèque et inaltérable de toute vie humaine parce qu’elle est humaine comme le signale le préambule de la Déclaration universelle des Droits de l’homme du 10 décembre 1948 :

Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde de bonnes en danger.


L’apport du christianisme

Si la conception chrétienne de l’anthropologie fut marquée par le néoplatonisme du premier siècle de notre ère, la conception biblique de l’unité de la personne, corps et âme, l’a emporté largement. En effet, l’âme (nephesh) pour les hébreux, c’est l’âme vivante qui vient du souffle de Dieu invariablement liée au corps.

Cela veut dire que la personne est son corps.

Pour la Bible, la vie c’est Dieu qui se donne. L’humanité - homme et femme - est créée à l’image de Dieu.

La croyance en la résurrection de la chair signifie que la vie ne s’épuise pas dans la biologie, mais que l’identité personnelle de chacun est sauvegardée pour l’éternité. La résurrection du Christ en est le signe donné par Dieu dans son Fils.

C’est pourquoi, le Christ porte le nom de Jésus, qui signifie : « Dieu sauve ». Il ne s’est pas appelé Raphaël, qui signifie « Dieu guérit » bien qu’il ait multiplié les guérisons ici-bas.<p<

Car la guérison se heurtera toujours à l’échec de la mort. C’est justement de la mort que le Christ nous sauve.
Le salut signifie que Jésus rétablit la personne dans son intégrité et dans sa vocation : l’amour « de sa personne corps et âme » et l’amour « par sa personne corps et âme ».

En s’incarnant, Dieu se fait vulnérable. Il donne une valeur absolue à la personne humaine jusque dans sa fragilité, car en l’humanité de Jésus-Christ, c’est la Toute-puissance de l’Amour qui se communique.

C’est cet amour qui est la vocation propre de l’humanité et qui lui donne toute sa valeur, ce que signifie le commandement nouveau du Christ : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ».

Ce n’est plus seulement l’empathie qui privilégie « les soins qui guérissent », mais la présence surnaturelle de l’amour dans tous les êtres humains : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 40).




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