Diocèse de Nanterre

newsletter
Notre diocèse
À la Une
Enfants / Jeunes
Prier et Célébrer
S’informer / Se former
Aimer et Servir
Contact Plan d'accès Recrutement Intranet

Nous sommes unis. Maintenant, qu’allons-nous faire ensemble ?

Un carnage. Consternation et dégout. Que de sang versé et de vies stoppées dans leur élan ce vendredi 13 novembre dans un effroyable accès de violence. Après l’attentat à Charlie hebdo et à l’hypercasher, nous étions descendus dans la rue, unis. Puis la vie avait repris son cours. Le rappel à l’ordre est brutal. Nous sommes en guerre et nous continuons de nourrir dans notre sein ceux là mêmes qui vont nous frapper. Notre société permet l’émergence de kamikazes. Est-elle gangrénée ou s’agit-il de quelques cellules cancéreuses ? Toujours est-il qu’elles mettent en danger tout le corps. Nous sommes sous le choc et répondons à nos enfants comme nous le pouvons. À la télévision, on entend des petits dire « C’est des méchants qui ont tué des gens. » sans que personne ne relève. Mais réfléchissons à l’impact de ces mots. Les kamikazes étaient convaincus d’être au service du bien, de tuer des méchants, des mécréants qui mettaient en danger leur sécurité. Cette opération était aussi une vengeance contre la France qui les avait frappés. Jusqu’à quand cette escalade de vengeances ?

L’ennemi, ce n’est pas l’islamiste, c’est la violence, c’est la simplification du monde en gentils et méchants. Nombre de gens le comprennent aujourd’hui. Les messages d’amour pleuvent sur les réseaux sociaux : Nous sommes ensemble. Main dans la main. L’amour est plus fort que la haine. L’amour vaincra. La solidarité est partout, entraide, coopération, communion. Les français résistent à la tentation de la haine. Des méditations et des prières sont organisées pour que l’amour et la paix couvrent le monde. Mais attention, si elles nous mettent du côté des « bons » qui donnent de l’amour aux « méchants », elles risquent d’entretenir la violence qu’elles disent vouloir éradiquer. L’amour est une base, mais ce n’est pas suffisant. On ne peut se contenter de décréter la paix dans le monde. Il nous faut déraciner les causes de la violence, modifier notre société, traiter le terrain pour que ce cancer ne puisse métastaser.

Gardons nous de tout simplisme ou angélisme. Ces hommes qui ont commis ces actes terroristes ne sont ni de « mauvaises pommes », ni de pauvres victimes d’injustice sociale en mal de famille qui auraient mal tourné, ce sont des humains pris dans un phénomène psychosocial complexe que nous devons regarder en face.

La femme du français de 31 ans, qui s’est fait exploser boulevard Voltaire raconte qu’il ne travaillait pas, passait son temps à dormir, à fumer des joints et regarder des films. Il ne priait pas, la religion lui était indifférente, pourtant, il a tué en son nom. Ils sont radicalisés, mais souvent à peine musulmans. Dans son ouvrage Dans la peau d’une djihadiste, la journaliste Anna Erelle confirme que la plupart des personnes avec lesquelles elle a été en contact ne maîtrisent guère la religion musulmane. La cause est ailleurs.

Le frère recherché par toutes les polices, Salah Abdeslam, a-t-il craqué au moment de passer à l’acte ? Il ne s’est pas fait exploser dans le 18ème comme c’était apparemment prévu. Les personnes qui l’ont exfiltré vers la Belgique ont dit qu’il portait encore sa ceinture d’explosifs et était dans un état de choc. Qu’est-ce qui l’a amené à s’engager dans cette voie ? Qu’est-ce qui les a tous motivés ?

L’humain a deux besoins fondamentaux, appartenir et exister. Parce que nous sommes une espèce sociale, nous avons besoin de nous sentir faire partie d’une famille, d’être reconnu. Et parce que nous avons un cerveau préfrontal qui nous confère notre libre arbitre, notre sentiment d’individualité, nous avons besoin d’exister. Exister, de ex-sistere, se tenir hors, se dresser, se montrer. Nous avons besoin d’être signifiants, de nous réaliser, d’être utiles. La violence n’est pas l’apanage des djihadistes, elle surgit comme réponse quand des hommes ont faim de ces deux besoins. Sur Rue89, on peut entendre le témoignage d’anciens membres des Black Dragons. « Tu ne te trouves pas là dedans par hasard. Il faut avoir un problème. On voulait trouver une famille, on avait un besoin de reconnaissance. (…) On avait une cause : éradiquer les skins et on voulait se faire un nom. On avait une famille, le gang avec un code d’honneur. » Appartenir, exister.

Un film vient tout juste de sortir, The Stanford experiment. Le voir, peut-être en groupes pour en discuter ensuite, me paraît une nécessité absolue pour comprendre certains ressorts du mal. Le film met en scène l’expérience de Philip Zimbardo, menée en 1971 à l’université de Stanford. Pendant quinze jours, des étudiants auparavant testés comme étant sans aucun problème psychique, intègres et moraux, sont divisés en deux groupes, les prisonniers et les surveillants. Ils vont simuler la vie en prison. Au bout de six jours, les chercheurs sont contraints de stopper l’expérience tant la situation devient incontrôlable. La violence des surveillants se déchaine sur les prisonniers, alors même qu’ils savent que ce ne sont que des étudiants comme eux. Les prisonniers entrent eux aussi dans la peau des prisonniers1. Zimbardo, choqué, a mis vingt ans à écrire son livre sur cette expérience qui montre comment des gens normalement bons peuvent se tourner vers le mal. Et ce n’est qu’aujourd’hui qu’un film peut sortir, tant les révélations de cette expérience sont difficiles à intégrer. Pourtant elles sont centrales pour faire cesser les actes barbares. Nier la réalité ne permet pas à un cancer de ne pas se développer. Quand les exactions de la prison d’Abu Grahib en Irak ont été dénoncées par Amnesty International, le Président Bush a voulu faire croire à de « mauvaises pommes ». Mais il a été démontré que c’était loin d’être le cas. Partout dans les prisons, torture, viols, meurtres avaient cours. Avant de se retrouver en Irak en position de bourreaux, ces soldats étaient des hommes et des femmes respectueux des lois, sensibles et attentifs à autrui. Interrogé sur Abu Grahib, Zimbardo fait le parallèle avec son expérimentation à Stanford et souligne que les étudiants recrutés dans son expérience étaient de bonnes pommes avant de se transformer en quelques jours en bourreaux sadiques.

Il n’y a pas les bons et les méchants. Il y a des phénomènes psychosociaux que nous devons reconnaître. Et regarder aussi en face que les musulmans ne sont pas les seuls à produire des extrémistes. Sabra et Chatila, c’était le 16 septembre 1982, à Beyrouth. Des groupes de miliciens chrétiens ont attaqué hommes, femmes et enfants dans des camps palestiniens, faisant le plus grand massacre de civils de la guerre du Liban. Plus d’un millier de morts en deux jours et trois nuits. Le film Massaker donne la parole aux tueurs. Un documentaire poignant : « Notre devise était : les grands, les petits, les nouveau-nés, pas de pitié ! » « Des ordres arrivaient, on exécutait ». En les écoutant, on comprend l’engrenage dans lequel ils ont été pris, comment ils en sont venus à cette violence extrême, comment ils y ont été entraînés. Pourquoi le conseil de l’ONU a-t-il refusé toute enquête ? Le Liban a prononcé l’amnistie. Mais il est important que ce ne soit pas recouvert par une pudique amnésie. Nous avons besoin de comprendre pour tirer les enseignements.

Pourquoi et comment devient-on une bombe humaine ? Eyad el-Sarraj, psychiatre de Gaza2 nomme le désir de revanche, la honte et l’impuissance. En faisant le maximum de dégâts aux terrasses des restaurants ils ont le sentiment de retrouver leur honneur. Les civils font partie de l’ennemi parce qu’ils scindent le monde en deux : nous/ les autres. Le psychiatre rappelle qu’ils se parent de grands mots, mais que derrière chaque cas de martyre se cache une tragédie et un traumatisme personnel. Les motivations sont au croisement d’un désir de se venger, et d’un désir de rejoindre le paradis, même s’ils ne sont pas religieux !

Zimbardo souligne que quand un jeune ou un moins jeune a une faible image de lui-même, et qu’en échange de son acceptation comme membre on lui demande de sacrifier sa morale personnelle pour le bien de l’équipe, c’est quasi irrésistible. Au sein de son livre Dans la peau d’une djihadiste3, la journaliste Anna Erelle qui s’est fait passer pour une recrue en puissance décrit ce qu’elle a vécu sous le pseudo de Mélanie. Son contact voulait l’épouser, lui disait l’aimer plus que personne ne saurait l’aimer… Besoin d’appartenir. Sur internet une jeune fille de 18 ans témoigne : J’ai visionné des vidéos, j’ai vu les massacres en Palestine. Après cela, elle ne voulait plus sortir de chez elle, et visionnait vidéo sur vidéo. Son désir de sauver les palestiniens grandissant. C’était une cause juste… Besoin d’exister. Cette adolescente a été sauvée à temps par une spécialiste du désendoctrinement à qui ses parents ont fait appel. Aujourd’hui, elle se demande : « Même moi, je me dis : comment j’ai fait pour en arriver là ? »

Sur les réseaux sociaux, les recruteurs de l’État Islamique utilisent le même filon. Ils montrent des images de massacres attribués à Bachar El Assad, ils font appel à la corde sensible, l’envie d’aider autrui, de faire une différence dans ce monde pour plus de justice.

Chaque fois, on dit « jamais plus » et ça recommence. Ici ou ailleurs. Il nous faut réaliser que si les besoins fondamentaux d’appartenance et d’existence ne sont pas remplis, si les jeunes ne se sentent pas utiles et importants pour la société, s’ils se sentent rejetés et impuissants, ils continueront d’être des cibles des recruteurs. Mais ce n’est encore pas suffisant. Il nous faut aussi identifier les différentes formes d’influence sociale à l’œuvre et équiper nos enfants, tous les enfants de la terre, pour qu’ils sachent résister à ces influences. L’État Islamique utilise toutes les subtilités de l’influence sociale, appartenance au groupe, obligation de réciprocité qui rend la personne débitrice envers son « bienfaiteur », un premier petit engagement, puis une exigence future cohérente avec ce premier engagement que la personne n’arrive donc pas à refuser sous peine de se retrouver en dissonance cognitive. Preuve sociale, les autres le font, regarde, pourquoi pas toi ? Besoin de reconnaissance : nous on t’aime. En France, personne ne se préoccupe de toi. Ils manient bien sûr la soumission à l’autorité. Et la promesse d’une denrée rare : Tout le monde n’est pas admis au paradis.

Pour permettre à nos enfants de résister à ces influences, il est important de les éduquer à la responsabilité plutôt qu’à l’obéissance, au sens critique, à la conscience de soi et de ses actes, à utiliser l’erreur comme de l’information, à savoir ne pas persister quand on réalise qu’on a emprunté une mauvaise voie, à tolérer l’angoisse et la honte plutôt que de les cacher sous l’agressivité. Bien sûr, pour cela, ils ont besoin d’une bonne base d’attachement sécure. Si nous ne voulons plus que ça recommence, la non-violence éducative est une nécessité, tant à la maison qu’à l’école. Il nous faut aussi permettre à chacun d’être intégré dans le groupe social tout en étant reconnu dans son individualité, pour mieux résister aux phénomènes d’influence sociale dont certains groupes ivres de pouvoir risqueraient d’user.

Quand un fumeur déclenche un cancer, toutes les cellules de son corps ne sont pas cancéreuses. Mais le corps entier est fragilisé proposant un terrain fertile pour le développement d’une tumeur. Même si l’attaque centrée sur la tumeur est utile, les métastases sont dangereuses. Pour guérir vraiment, l’ablation ne suffit pas toujours. Seule la modification du terrain par un changement de nos habitudes peut écarter le risque de récidive. Pour ce cancer social qu’est la violence, il nous faut cesser de nourrir la haine, la honte, l’impuissance et le désespoir. Chacun d’entre nous peut être attentif à ce que son voisin se sente faire partie de la communauté. Il n’y a pas « les terroristes », il y a des actes terroristes, commis de plus en situation de guerre, par des personnes aux motivations et aux parcours divers. Agir sur ces parcours, développer nos intelligences émotionnelle et relationnelle, être attentifs aux besoins fondamentaux de chacun, développer la résistance aux influences sociales, c’est notre seule chance.

Mesurons combien l’empathie, l’aide à autrui, s’engager pour une cause, sont engrammés dans l’ADN de tous les humains. Faute d’ouvrir des possibles à nos jeunes pour qu’ils puissent développer dans leur quotidien ces qualités profondément humaines, ils seront exposés aux marchands de rêve. Suite aux attentats, les jeunes français délaissent leurs jeux vidéo violents et s’engagent en masse dans l’armée, non pour en découdre, mais pour protéger, pour être utiles. L’armée n’est pas la seule voie de la protection d’autrui. Pour un corps social en bonne santé, chaque cellule a besoin de se réaliser, de s’engager pour une cause. L’amour naît du lien. La joie naît de la réalisation de soi, du pouvoir que nous exerçons, de l’engagement envers des valeurs. L’amour et le pouvoir sont les deux jambes qui nous permettent de marcher. L’amour seul laisse faire n’importe quoi. Le pouvoir seul devient abus. Si chaque adolescent peut sentir qu’il fait une différence, qu’il a du pouvoir sur le monde pour le rendre meilleur, alors notre corps social pourra guérir. Le pouvoir lié à l’empathie est source de joie. Là où il y a amour et joie, le cancer n’a plus de place pour se développer.

Isabelle Filliozat




Évêché de Nanterre
85 rue de Suresnes - 92022 Nanterre cedex - Tél: 01 41 38 12 30



Mentions légales Plan du site