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Témoignage d’un aumônier de prison de la Maison d’Arrêt de Nanterre

Témoigner en prison ! Une maison d’arrêt comme Nanterre est le sas par lequel tout détenu doit passer avant son procès ou (théoriquement) pour l’exécution des peines de moins d’un an. On y voit donc tous les crimes et délits. À Nanterre, environ 1000 détenus, dont 2/3 de culture musulmane (je dis bien de culture !). Être détenu en maison d’arrêt, c’est 22 heures sur 24 être enfermé dans sa cellule de 9m2 avec un autre détenu, avec lequel on s’entend plus ou moins bien. Nous sommes quatre aumôniers, dont un prêtre qui est l’aumônier titulaire. Trois animatrices de groupe de parole complètent l’équipe. Chacune a en charge un groupe, le lundi, le mardi et le jeudi ; groupe de 2h00 avec une dizaine de détenus. Je suis aumônier, responsable d’un bâtiment (il y en a trois) ; 50 à 60 détenus dans ce bâtiment, inscrits à l’aumônerie, à voir régulièrement. Lorsque je suis en prison, je porte une croix, bien évidente. Elle permet aux détenus de toutes confessions mais aussi aux surveillants de m’identifier clairement. Et je me présente toujours ainsi à ceux que je ne connais pas « mon prénom, aumônier catholique ». Pour les musulmans particulièrement, c’est très important, eux qui nous reprochent de ne jamais nous voir prier. Beaucoup m’appelle « mon Père », je rectifie gentiment. Après des débuts hésitants, j’ai lu cette phrase de saint Vincent de Paul qui m’a beaucoup aidé « S’il s’en trouve parmi vous qui pensent qu’ils sont envoyés pour "évangéliser" les prisonniers et non pour les soulager, pour remédier à leurs besoins spirituels et non aux temporels, je réponds que nous devons les assister en toutes manières par nous et par autrui : faire cela, c’est évangéliser par paroles et par œuvres, et c’est cela le plus juste... » Voir des détenus, c’est d’abord commencer par la confiance, et j’ose dire par l’amitié. Ces hommes ont besoin de parler, d’être écoutés. Quand un détenu entre en maison d’arrêt, tout s’arrête : la voiture mal garée qui va être mis à la fourrière, les loyers non payés, la compagne qui s’en va, le père malade dont on ne peut pas avoir de nouvelles (pas de téléphone… enfin officiellement…) et tant d’autres soucis difficiles à régler quand on est incarcéré. Il faut les écouter, établir une relation de confiance, blaguer ensemble. Tout commence par la poignée de main ; les surveillants n’ont pas le droit de leur serrer la main ! Prendre des nouvelles de sa détention, des nouvelles de la famille, de ses difficultés, offrir aussi une ou deux cigarettes, une enveloppe, du papier, deux timbres, prêter un livre.

Nous ne pouvons pas faire plus, malheureusement, la loi nous l’interdit. C’est seulement alors que l’on peut entrer plus avant, proposer les activités de l’aumônerie et essayer de savoir où en est cette personne. J’ai eu souvent ce que je qualifierai de jolis diamants : parmi les souvenirs très récents, la semaine dernière, l’homme vient d’arriver ; gros désespoir, comme toujours pour ceux qui arrivent. Je lui parle une demi-heure, il finit par me demander s’il y a des activités à l’aumônerie ; je lui en parle ; il semble intéressé ; je lui propose un chapelet ; ses yeux s’illuminent ; beaucoup de détenus aiment les chapelets, et les portent autour du cou ; je lui offre alors une image représentant la Sainte Vierge et là, il tombe à genoux, embrasse l’image et pleure. J’ai été bouleversé et interpellé par une telle foi, une telle confiance, celle d’un enfant. Et cet autre, qui est arrivé depuis un mois, et qui me demande d’emblée de faire sa première communion. Il a été baptisé, mais il me dit que sa grand-mère l’obligeait à aller à la messe. Dès qu’il a pu, il s’est affranchi de cette contrainte, et n’y va plus depuis 15 ans. Et puis, l’enfermement, la réflexion, maintenant qu’il est « libre » d’adhérer ou de ne pas adhérer, il reprend son chemin perdu il y a trente ans, et veut faire sa première communion. Je le « bichonne » !

Et puis Henri ! Je le vois toutes les semaines. Très efféminé et maniéré. Et très sympathique ! Un jour, il débarque à l’aumônerie : « Je ne veux plus faire partie de l’Église ! » Nous étions en plein mariage homosexuel. Je lui dis « Henri, je dois partir mais mardi prochain je viens te voir » et je lui apporte le texte de la Conférence des Evêques de France et la lettre de Mgr Daucourt. « Oui mais avec tout ce que j’ai entendu à la télé …. Surtout de Mgr Vingt-Trois » … « Oui Henri mais Mgr Vingt-Trois est président de la CEF et il a signé le texte que je t’ai apporté ! » « Bon tu sais, je suis homosexuel ». « Henri, je te vois depuis 6 mois et cela ne m’avait pas échappé ? Lis ces textes et nous en reparlons dans quelques jours ». Une semaine après, il vient à l’aumônerie : « je n’ai rien à dire, c’est parfait » ouf…alléluia. Mais aussi des phrases bouleversantes. À un autre détenu qui me parlait toujours de son père, je demande pourquoi il ne parle jamais de sa mère ; la réponse fuse : « ma mère, c’était une mauvaise mère, elle me prenait pas les cheveux et me jetait sur le mur » ; que dire après un tel aveu ? Ma gorge s’est nouée, et j’ai du rester plusieurs minutes en silence. Mais récemment, ce garçon, qui n’avait pas vu sa mère depuis l’âge de 13 ans c’est-à-dire depuis 17 ans, a profité d’une libération pour renouer avec elle. Faire l’expérience du pardon, pour soi-même et pour les autres, prendre le chemin de la réconciliation. Soeur Véronique Margron, ancienne doyenne de la faculté de théologie d’Angers affirme : « Dieu agit dans l’infime » ; et c’est peut être cet infime que je lui ai donné, aidé du bras de Dieu, qui a permis ces retrouvailles. Je ne demande jamais à un détenu pourquoi il est là ; la justice des hommes a fait son travail, et cela ne me regarde pas. Souvent ils me le disent de manière très édulcorée. Ce que je cherche, c’est leur redonner une dimension d’homme debout, qui regarde sa propre réalité en face, qui profite de ce temps d’incarcération pour faire le point. Je vous assure que beaucoup le font. J’ai compris, par saint Vincent de Paul, que témoigner, ce n’est pas venir avec la Bible au bout des bras, mais être présent, tout simplement là, au nom du Christ ; c’est aussi leur dire, à eux qui manque totalement d’amour et d’espérance : Jésus t’aime, s’il n’en reste qu’un ce sera Lui.

Les plus condamnés ont peu d’espoir, mais il peut leur rester l’espérance. Je leur donne très souvent la très belle prière attribuée à saint Augustin : « Je connais ta misère les combats et les tribulations de ton âme ; la faiblesse et les infirmités de ton corps ; je sais ta lâcheté, tes péchés, tes défaillances ; je te dis quand même : "Donne-moi ton cœur, aime-moi tel que tu es. » Et cette très belle phrase du même saint Augustin, reprise par la Bienheureuse Mère Térésa : « Ne cherche qu’à remplir le moment présent de ton amour ». Et puis il y a la messe, chaque dimanche, sauf rares exceptions ; 60 à 70 détenus chaque dimanche. Après la communion, des temps de silence qui laissent les surveillants totalement « babas », tellement la prison est un lieu de bruits permanents.

La cérémonie se termine par un pot très simple, occasion encore une fois de parler aux uns et aux autres. Et puis 5 détenus se préparent au baptême, deux à la confirmation et deux à la première communion ! Iront-ils jusqu’au bout ? Ce n’est pas sûr, mais une lumière s’est allumée.

L’année dernière, un détenu a été confirmé en prison par notre Évêque, et il m’a demandé d’être son parrain de confirmation. Et un autre, surnommé le « rasta » à cause de ses cheveux, a été baptisé après sa sortie. Je me souviens aussi d’un détenu qui habite les barres du nord du département. Il me dit : dans ma cité, je n’ai vu que des Imams, jamais d’aumônier catholique ; aucune critique dans mon propos ; mais lui aussi a fait du chemin depuis. On me demande de parler des difficultés : alors oui, il arrive de rentrer en prison avec des pieds de plombs : les murs en béton, le bruit, l’odeur, la saleté, les escaliers, les multitudes de grilles à se faire ouvrir (que d’attentes !), les temps où on ne peut pas circuler. Et puis les détenus psychotiques, qui ont eu des visions, et qu’il faut écouter quand même sans juger, mais écouter écouter encore. Et puis la barrière de la langue ; beaucoup de détenus viennent des pays de l’est, et ne parlent pas un mot de français. Et pourtant ils attendent aussi beaucoup de nous. Alors oui, quelques fois, j’ai le blues d’y aller. Et puis une rencontre, un mot, un sourire d’un détenu qui vous accueille dans sa cellule, qui vous dit merci… alors tout repart. En 5 ans et demi, deux ou trois fois un détenu n’a pas voulu me recevoir … c’est minuscule ! Et je vois aussi des musulmans qui souhaitent me rencontrer, parce qu’ils ont trouvé quelqu’un à qui parler ! C’est d’ailleurs souvent d’eux que j’ai reçu les plus beaux compliments !
J’ai appris à ne pas faire de « délit de sale gueule » ; certains ont des têtes ou des gabarits à faire peur, et en discutant avec eux se révèlent des gens très doux et bienveillants. À une nouvelle de l’équipe, un peu effrayée par ce milieu, je lui ai dit :
« tu verras, ceux que nous voyons sont gentils » ; après trois mois elle m’a donné raison. J’ai cité tout à l’heure soeur Véronique Margron : « Dieu agit dans l’infime », qui me rappelle toujours la graine de sénevé de l’Évangile. J’en ai fait ma deuxième devise comme aumônier de prison. Nous n’avons pas la culture du résultat. Nous sommes là pour allumer une petite lumière, une lumière d’espérance. Le reste est dans les mains de Dieu.

Il faut rester très humble dans cette mission : je ne suis qu’un petit instrument de la volonté de Dieu, et bien imparfait ; parfois on me dit : « c’est extraordinaire ce que tu fais » ; et bien non, certes ce n’est pas ordinaire, mais ce n’est pas extraordinaire. J’apprends souvent énormément de leur part ; je ne veux pas faire d’angélisme : certains reviendront à la maison d’arrêt ; mais combien m’ont montré leur foi, simple, pas intellectuelle, quasi enfantine, comme s’ils se mettaient dans les bras de Dieu.

Alors oui, Dieu agit dans l’infime

Nb : tous les prénoms ont été bien sûr changés

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