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Texte de Mgr Henri Teissier, Archevêque émérite d’Alger

Contre quoi combattons-nous ?
Cathédrale Notre-Dame-de-la-Treille
Lille, 29 mars 2015

Nous sommes tous, comme chrétiens, appelés, à chaque messe, à recevoir de Jésus, cet appel repris de l’évangile de saint Jean : « Je vous laisse la paix, et je vous donne ma paix » (Jean 14,27). Et nous connaissons le cri de joie d’un saint Paul quand il vit entrer, dans la famille de l‘alliance, des groupes humains autrefois très opposés les uns aux autres : « C’est lui le Christ qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. IL est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin (les païens) et la paix à ceux qui étaient proches (le peuple de l’alliance). (Eph. 2,14-17). Paul nous mettait là devant un conflit important pour les juifs de son époque. Et pour tous les temps, Jésus nous a dit dans les Béatitudes : « Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu. » (Math. 5,9).

Nous croyons au désir de paix que l’Esprit de Dieu souffle au cœur de tout homme. Et pourtant l’histoire du monde - y compris l’histoire des peuples de tradition chrétienne - est remplie de conflits, qui sont de plus en plus meurtriers, avec l’évolution des armements. C’est le centenaire du déclenchement de la première guerre mondiale qui est la cause du sujet de méditation que vous avez choisi pour ces conférences de carême de cette année. Et c’est en partant de ce douloureux anniversaire que nous aborderons l’aspect du combat qui nous retient ce soir et qui est mon engagement de vie depuis soixante ans : « Contre quoi combattons-nous ? les défis de la relation islamo chrétienne ? »

En effet les guerres dans lesquelles la France a été engagée, plus récemment, entrent dans un autre contexte que celui de la première guerre mondiale, un conflit, plus difficile, peut-être à analyser, celui de la relation islamo chrétienne perturbée par les crimes des extrémistes. En effet les conflits du présent, - l‘Afghanistan, la Somalie, le Mali, la République Centre africaine et l’Irak, -et bientôt peut-être, le Nigeria ou la Libye - sont des guerres en lien avec le développement de courants extrémistes musulmans qui font une lecture agressive de leur identité religieuse. C’est la raison pour laquelle il m’a été demandé de réfléchir avec vous, en cette dernière conférence de carême, sur le combat que nous menons pour une relation islamo-chrétienne de paix et de partage des valeurs spirituelles ou des amitiés entre croyants. « Contre quoi combattons-nous aujourd’hui : les défis du dialogue islamo chrétien. » Les événements de janvier dernier, à Paris, donnent, d’ailleurs, c’est évident, une actualité particulière à cette réflexion, avec l’assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo, et l’attaque du magasin « super cacher ». Et la semaine dernière, des français ont été aussi atteints parmi les vingt victimes de l’attaque du musée du Bardo en Tunisie.

Ces attentats ont rapproché du sol français cette nouvelle forme de guerre. La France était déjà engagée dans les conflits que nous venons de signaler (au Moyen-Orient et en Afrique). La voici engagée, sur son sol même, dans cette lutte spécifique qu’est le combat contre le terrorisme. Nous-mêmes, d’ailleurs, comme Église d’Algérie, nous avons vécu, dans notre chair, ce défi. Entre les années 1991 et 1999, la lutte entre les extrémistes et l’État algérien a causé la perte de 200.000 morts, parmi lesquels dix neuf religieux et religieuses du diocèse d’Alger. Dans notre diocèse ce sont en effet dix pour cent des prêtres et religieuses qui furent victimes d‘assassinats entre 1994 et 1996, et Mgr Claverie à Oran. Nous avions d’ailleurs reçu, le 29 octobre 1993, une lettre des islamistes du GIA, nous condamnant tous à mort, si nous n’avions pas quitté le pays avant le 1er décembre.

C’est pourquoi, j’ai, donc, volontiers, accepté l’invitation du Père Chillon quand il m’a demandé de chercher avec vous comment répondre à cette question : « Dans ce domaine de la relation islamo-chrétienne, pour quoi nous battons-nous ? ». Une première réponse à cette interrogation est évidente. Comme disciples de Jésus et de son Sermon sur la montagne, nous nous battons, bien évidemment, pour établir la paix entre chrétiens et musulmans.

Mais la question renaît plus insistante encore. Comment pouvons-nous établir la paix avec nos partenaires musulmans de ce temps, alors que les plus extrêmes d’entre eux, nous considèrent comme des infidèles et nous donnent à choisir entre la conversion à l’islam ou l’élimination par la force. C’est, en effet, ce que l’État islamique a fait en Irak et en Syrie, ou plus récemment, à Syrte, en Libye. Et cette menace n’est pas une parole en l’air, destinée à faire peur. C’est une réalité douloureuse que vivent notamment nos frères chrétiens d’Irak ou du Nigeria, voire même, sur un autre mode, nos amis chrétiens du Niger ou du Mali, et nos frères coptes en Libye.

1. Les musulmans eux-mêmes sont menacés par leurs extrémistes

Répondons d’abord que cette menace des extrémistes musulmans, c’est d’abord une menace qu’ils adressent aussi à ceux des musulmans qui ne les rejoignent pas dans leurs positions extrêmes, comme cela se passe, presque chaque semaine, depuis des mois au Nigeria, et tout dernièrement au Yémen. Mgr Pascal Goldnisch, Directeur de l‘Oeuvre d’Orient a repris souvent cette déclaration, après ses visites aux chrétiens d’Orient : « Les chrétiens ne sont pas seuls sous cette menace. La majorité des musulmans se sentent eux-mêmes menacés par cet extrémisme. » Et nous avons là une première clef pour chercher une issue à cette violence. Nous ne sommes pas devant la violence des « musulmans » en général, mais devant celle de certains groupes extrémistes qui nous attaquent en même temps qu’ils attaquent leurs coreligionnaires.

Il nous faut donc chercher, ensemble, avec nos partenaires musulmans de la majorité modérée, comment désarmer leurs extrémistes. Et d’ailleurs, la première réponse à donner aux extrémistes, c’est celle même de nos liens de respect réciproque, voire d’amitié avec les hommes et les femmes de paix parmi les musulmans. Le signe donné par cette amitié est la preuve que nous ne sommes pas, chrétiens et musulmans, des ennemis irréconciliables, mais des croyants qui, dans le respect de leurs différences, peuvent cheminer ensemble, dans l’amitié et le respect réciproque, comme citoyens et comme croyants.

Ce signe de l’amitié islamo chrétienne a d’ailleurs été donné, symboliquement, au moment même des attentats de Paris. En effet, à l’initiative du Secrétariat pour le dialogue islamo-chrétien de l’Église de France, le jour même où les terroristes assassinaient à Paris, et à la même heure, une délégation de quatre Imams, avec les responsables français du dialogue, se trouvaient à Rome, à l’audience pontificale du mercredi, où ils étaient accueillis par le Pape François. Ils ont aussitôt, ensemble, signé une déclaration qui condamnait les crimes commis. Ainsi pendant que des extrémistes musulmans assassinaient des non-musulmans, au même moment, d’autres musulmans posaient les gestes du dialogue islamo-chrétien.

2. Le terrorisme conduit des responsables musulmans à une nouvelle réflexion sur leurs sources

Au début quand le terrorisme au nom de l’islam est né, beaucoup de musulmans répondaient simplement « ce qui se passe, ce n’est pas l’islam et ces crimes ne sont pas commis en notre nom. En anglais « not in my name ». Mais bientôt un certain nombre de penseurs musulmans ont compris que cette réaction ne suffisait pas. Il fallait comprendre comment les extrémistes, eux, pouvaient dire que leurs crimes étaient commis au nom de l’islam. Il fallait dire, dès lors, comment interpréter, aujourd’hui, les textes de la tradition musulmane sur lesquels les extrémistes s’appuient pour fonder leurs violences.

C’est pourquoi, depuis la naissance de l’État, prétendument islamiste, en Irak et en Syrie, et, aussi, après les attentats de Paris, beaucoup de musulmans cherchent, désormais, à donner à leur communauté une autre lecture de l’islam que celle des extrémistes. De nombreux responsables musulmans, de tous les pays, ont multiplié les déclarations qui nient qu’un musulman puisse tuer au nom de Dieu, qui condamnent le recours à la violence au nom de l’islam et qui contestent l’appellation de Califat que cet État criminel s’est attribuée. Ces déclarations ont été assumées aussi bien par des hauts responsables de l’islam, comme le cheikh Ahmed et-Tayyeb, recteur de l‘Université d’El Azhar au Caire, que par beaucoup de groupes de fidèles de divers pays et particulièrement par ceux qui vivent en Europe.

Prenons quelques exemples. Une lettre ouverte signée par 126 savants musulmans de divers pays, dès juillet dernier, s’est efforcé de faire comprendre au responsable de l’État islamique, Abou Bakr el Baghdadi, qu’il n’avait pas le droit de proclamer un « Califat » sans un consentement général de la communauté musulmane, que le Djihad dans l’islam était, en principe, seulement une attitude défensive destinée, à écarter des menaces faites à l’islam, et que l’on ne tue pas au nom de Dieu. La lettre de ces savants s’achève par cette déclaration : « Vous avez fait faussement de l‘islam une religion de la dureté, de la brutalité, de la torture et du meurtre. C’est là une énorme faute et une offense envers l’islam et envers les musulmans et envers le monde entier. »

Pareillement, cent cinquante personnalités musulmanes de Belgique ont publié le 22 janvier un texte très fort dont voici quelques extraits : « Nous avons décidé d’un commun accord d’œuvrer pour l’élaboration d’une compréhension ouverte de l’islam qui permette aux musulmans de vivre leur foi de manière apaisée en Belgique et en bonne intelligence avec l’ensemble de leurs concitoyens dans le respect mutuel et l’entente cordiale…(nous voulons travailler) à l‘éducation dans la paix et à la promotion d’une raison critique afin d’offrir aux jeunes les ressources nécessaires pour se conduire en tout autonomie et loin des discours de rejet et de haine. »

En France une pétition signée par de nombreux intellectuels musulmans originaires du Maghreb, qui se présente comme laïcs, déclare notamment : « Le monde est en train de vivre une guerre déclenchée par des individus et des groupes qui se réclament de l’islam. En Syrie, en Irak, en Libye, au Nigeria, en France…cette guerre est la même. Elle est conduite au nom d’une certaine lecture de l’islam...Des réformes sont indispensables dans le monde musulman pour contrer cette guerre... Ces combattants sont nourris par des textes islamiques qui appellent à la violence…Tous les acteurs concernés, à commencer par les religieux et par les autorités de chaque pays, doivent déclarer (cette lecture de l‘islam) comme inadaptée, dépassée et inapplicable. Nous avons la responsabilité de combattre ce corpus et tous les processus qui y conduisent. »

Dans le même sens, nous trouvons la déclaration suivante de Ghaleb Bencheikh, Président de la Conférence mondiale des religions pour la Paix et responsable des émissions musulmanes du dimanche pour le Jour du Seigneur : « Il est temps de sortir des enfermements doctrinaux et de s’affranchir des clôtures dogmatiques. L’historicité et l’inapplicabilité d’un certain nombre de textes du corpus religieux islamique sont d’évidence, une réalité objective. Nous l’affirmons et nous en tirons les conséquences. Je regrette que nous ne l’ayons pas fait dans notre pays en France. ..Aucun symposium important n’a été organisé en vue de subsumer la violence inhérente à l’islam…Un corpus polémologique virulent a existé dans la tradition islamique classique. Il doit être totalement proscrit. Nous avons la responsabilité et le devoir de combattre la réactivation de tous les processus qui l’installent et l’érigent en commandements célestes. Il incombe aux dignitaires religieux, aux imams, aux muftis et aux théologiens de décréter plus que son inconvenance, mais de le reconnaître comme attentatoire à la dignité humaine et contraire à l’enseignement d’amour, de bonté et de miséricorde que recèle grandement la Tradition. »

Ghaleb Bencheikh vient d’ailleurs de joindre sa signature à celle de plusieurs hauts responsables musulmans, de divers continents, dont le très controversé Tariq Ramadhan, qui veulent proposer de préparer pour 2016 un grand congrès musulman sur ce thème de la condamnation de la violence à laquelle recourt l’extrémisme musulman.

Une autre famille d’esprit de l’islam, celle des soufis de France s’est exprimée ensemble en déclarant : « Nous soufis, citoyens français musulmans de toutes les confréries, condamnons avec la plus grande fermeté les attentats barbares et inhumains. Le soufisme, cœur de l’islam, qui en représente la Station de l’Excellence, la voie d’amour et de paix, est un remède contre toute forme de haine et de fanatisme…Nous condamnons toute référence à la vengeance et toute utilisation de la violence au nom de l’une ou l’autre de nos religions. »

On connait par ailleurs les nombreuses déclarations de beaucoup de personnalités musulmanes de France comme Anouar Bidar, philosophe musulman ; de Bariza Khiari, vice présidente du Sénat, qui parle, elle, « du droit républicain au blasphème » ; de Dounia Bouzar, sociologue, qui depuis plusieurs années, cherche comment guérir les dérives des extrémistes. À Lyon, Rachid Benzine, l’écrivain musulman autrefois auteur du livre « les nouveaux penseurs de l’islam » parle « de la grande misère des magistères musulmans contemporains ». Dans une ville comme Lille, des débats sont nés sur ce thème de l’extrémisme, au lycée Averroés, suite aux accusations de Sofiane Zitouni, un ancien professeur de philosophie de ce collège. Par ailleurs Anouar Klibech, vice président du C.F.C.M. a déclaré le 19 mars : « Les portes de la Révélation à travers les prophètes et les messages sont closes. Mais celle du renouveau de la religion, au niveau de la pensée et au niveau de la pratique, resteront ouvertes jusqu’à la fin du monde ».

La plus étonnante de ces déclarations fut certainement celle du chef de l‘État égyptien, le Général Sissi qui, lors d’une Assemblée de l’Université d‘El Azhar au Caire, a déclaré : « Vous avez une grande responsabilité devant Dieu. Le monde entier attend de vous une parole. Nous avons atteint le stade où les musulmans du monde entier se sont mis à dos le reste du monde. Est-il concevable que 1,6 milliards de musulmans veuillent tuer le reste d’une population mondiale de 7 milliards d‘humains, pour permettre aux musulmans de prospérer ?…Parmi les différentes manières de défendre l’islam et son prophète il n’y a pas de place pour le meurtre barbare et pour les massacres dont le prix est payé par les musulmans du monde entier. Les musulmans sont appelés, partout, à condamner et à refuser des actes criminels de ce genre. » Il demandait, ensuite, aux responsables musulmans d’El Azhar « de promouvoir une révolution religieuse sous peine de voir la communauté musulmane se déchirer, se détruire et se diriger vers l’enfer. »

Et Moncef Merzouki, l’Ancien Président tunisien, déclarait récemment, dans le même sens : « Dans les médias s’expriment sans vergogne l’affirmation de la radicalité et de la haine. Tous les ingrédients sont là pour préparer les crimes et les malheurs d‘un futur sans avenir...Voilà pourquoi nous devons, saturer cette espace médiatique, mais d’un discours de paix. »

Par ailleurs, le continent africain touché par la crise de Boko Haram, mais aussi, par celles du Niger et du Mali, prépare une initiative au Bénin du 26 au 28 mai 2015, sous le titre « L’initiative africaine d’éducation à la paix et au développement par le dialogue inter-religieux et intellectuel. » Les auteurs de cette initiative déclarent : « Le dialogue inter-religieux sera désormais l’un des remèdes possibles aux poussées extrémistes qui endeuillent le continent africain et d’autres contrées du monde. »

Dès lors la question posée « Contre qui combattons-nous ? » peut prendre un autre sens : « Avec qui combattons-nous ? » Nous combattons avec tous ceux de nos partenaires musulmans qui ont compris que la violence et le meurtre ne peuvent être un commandement de Dieu et qui luttent dans leur propre communauté pour la délivrer de ces lectures, moyenâgeuses et violentes, de la relation entre les hommes et entre les groupes humains. Les imams présents auprès du pape, le 7 février, et dont nous avons parlé, ont déclaré de Rome « qu’il fallait s’opposer à la haine, et à toute forme de violence qui détruit la vie humaine, viole la dignité de la personne, nie radicalement le bien fondamental de la coexistence pacifique entre les personnes et les peuples, au-delà, des différences de nationalité, de religion et de culture. »

3. Les dimensions socio politiques de la radicalisation

Nous avons ouvert notre réflexion sur le combat pour le dialogue islamo chrétien par une attention au développement de l’islam politique, parce que c’est l’une des évolutions les plus graves de ce temps pour la paix. Mais il est bien évident que la radicalisation de certains groupes musulmans au Moyen Orient ou dans les banlieues françaises ne peut pas s’expliquer uniquement par le développement de l‘islam politique. Nous savons tous que d’autres facteurs très importants sont intervenus aussi bien au Moyen-Orient que dans ces banlieues françaises.

Au Moyen-Orient il y a d’abord eu la naissance de l‘État d’Israël en 1948 et le développement continuel de la pression exercée contre les arabes d’Israël pour réduire leurs droits à vivre sur leur propre sol. Il y a eu aussi toutes les guerres menées dans la région, en Afghanistan, en Irak, en Syrie et en Libye ou les crises politiques au Yémen, en Égypte et au Liban. Il y a eu aussi la question du pétrole qui tient sa place dans les conflits de la région. Il y a eu, enfin, à cause du pétrole, le libre développement laissé aux initiatives salafistes d’Arabie séoudite ou du Qatar.

Dans les banlieues françaises ou européennes, il y a eu l’échec scolaire de beaucoup de jeunes, les effets du chômage, le style de l’habitat et l’action des bandes de quartier, ou des trafiquants de drogue etc…La réponse à ces désordres doit donc être, aussi, une réponse économique, sociale et éducative. Une Association comme « Éducation et citoyenneté par le dialogue » de Abderrahim Ait Omar, par exemple, dans la banlieue parisienne, a montré l’importance du soutien à la réussite scolaire pour changer un climat. Justice et Paix de Paris vient de publier une réflexion sur l’action des communautés religieuses catholiques en banlieue intitulée « la banlieue lieu de solidarité internationale ». Par ailleurs on sait l’importance du témoignage du Père Christian Delorme lié à ses relations avec les jeunes des banlieues.

Notre combat pour une relation islamo-chrétienne pacifiée, ne passe pas seulement par le dialogue inter-religieux. Il implique aussi que les sociétés concernées trouvent les initiatives susceptibles de désenclaver les zones de non-droits et de donner des chances de vie et de travail à ceux qui ne connaissent que le chômage. De nombreux groupes de chrétiens sont engagés dans ces efforts dans la ville de Lille et dans le diocèse. Leur combat est un combat qu’ils mènent en notre nom et que nous nous devons de soutenir. C’est aussi un combat pour la paix.

Toutefois, il serait insuffisant de limiter la cause des crises actuelles à ces seuls phénomènes politico-sociaux, malgré leur importance. On ne peut nier que le développement de l’islam politique demeure un élément fondamental dans la crise des extrémistes. C’est ainsi que dans des régions très éloignées d’Israël et du Moyen-Orient, des radicalisations criminelles très graves se sont produites qui ont peu de relations avec le problème palestinien ou avec celui du pétrole du Moyen Orient. Il suffit de voir ce qui se passe en Somalie depuis trente ans, ou au Nigeria avec Boko Haram. Les récents développements de groupes radicaux au Mali, au Niger et au Kenya ont bien sûr des causes politico-sociales. Mais ces sociétés se sont radicalisées, en certaines régions, à cause de cette lecture de l’Islam politique. La violence confessionnelle déborde maintenant sur des régions où il n‘y avait jusqu’à ces dernières années pas eu de tensions inter communautaires comme en certains territoires de Tanzanie ou du Kenya où il faut désormais faire garder les églises pour assurer leur sécurité.

D’ailleurs, dans l’Asie du Sud-Est des radicalisations graves se sont produites qui n’ont pas de liens directs avec le Moyen-Orient, comme en Malaisie où l’extrémisme religieux produit de graves injustices contre la communauté chrétienne ou à Mindanao aux Philippines ou dans certaines îles de l’Indonésie qui connaissent l’assassinat de chrétiens et la destruction de leurs églises. C’est pourquoi nous avons raison de centrer aussi notre réflexion sur ce phénomène spécifique qu’est le développement de cet Islam politique qui menace la paix du monde en bien des endroits, et par conséquent aussi sur l’importance de la relation islamo chrétienne.

4. Nous avons le droit et le devoir de protéger nos communautés chrétiennes

En appelant au dialogue et à la collaboration avec les musulmans engagés pour la paix inter confessionnelle nous n’ignorons pas, bien sûr, ceux des chrétiens qui vivent sous la menace des extrémistes. C’est pour eux que nous combattons, en recherchant des partenaires musulmans. En effet nous ne pouvons pas ignorer la gravité de certaines situations. En attendant que les progrès de la relation internationale et les évolutions des mentalités musulmanes permettent une vraie collaboration entre chrétiens et musulmans, des communautés chrétiennes minoritaires sont menacées quotidiennement par les violences des extrémistes. Elles ont le droit et le devoir de prendre les mesures nécessaires pour se protéger. Et nous avons-nous aussi le devoir de les rejoindre par la prière et par tous les moyens qui peuvent nous être données pour soutenir leurs droits et atténuer leurs souffrances. Leur sort doit être une de nos premières préoccupations en ce moment où elles souffrent.

Quand les forces de l’État dit islamique, en Irak, ont menacé les chrétiens chaldéens dans leur vie, s’ils ne se faisaient pas musulmans, ils ont dû chercher refuge dans le Kurdistan irakien. Et quand les forces de Daesh ont tenté d’envahir cette région, où les chrétiens s’étaient réfugiés, il a été nécessaire que les forces coalisées se mobilisent pour assurer la sécurité de ces chrétiens, ou des yezidis et des autres minorités menacées. Et à l’approche de Noël, dans la lumière de la fête lyonnaise du 8 décembre, le Cardinal Barbarin est parti leur manifester la sympathie des chrétiens de France, en affrétant un avion avec une centaine de chrétiens pour se rendre à Irbil et y rencontrer les réfugiés chrétiens chaldéens.

C’est pour assurer cette protection que des forces armées françaises se sont rendues au Nord du Mali quand les groupes extrémistes en avaient pris le contrôle. Pareillement le Niger, le Cameroun, et le Tchad se sont mobilisés pour soutenir le Nigeria menacé par Boko Haram. Nous voulons tous la paix, mais quand des innocents sont menacés, il faut que ceux qui le peuvent se mobilisent pour les défendre.

Chez nous aussi en Algérie, de telles mesures de défense ont parfois été nécessaires, aussi, pour que certains amis musulmans des chrétiens soient protégés des violences des extrémistes. Nos frères du monastère de Tibhirine, en tant que moines, ont refusé qu’on leur donne une garde armée. C’était leur choix et leur vocation comme moines. Mais quand ils ont été enlevés, en 1996, les paysans musulmans de leur village ont eu peur d’être attaqués par les groupes islamistes. Ils ont, alors, demandé à l’État de former parmi eux un groupe d’auto-défense, d’une quinzaine de fusils. L’ermite, pacifique et désarmé, qui vivait près d’eux - et qui d’ailleurs est toujours dans leur région - m’a dit, alors, que « quinze fusils ce n’était pas suffisant, mais qu’il en fallait vingt cinq, ce qui fut fait par les autorités algériennes. » Et, d’ailleurs, il n’a pas été nécessaire d‘utiliser ces armes qui ont suffit à éloigner le danger.

Quand on cherche des partenaires musulmans qui puissent s’engager avec nous pour la paix, ce n’est donc pas sur la base d’une indifférence au sort des minorités chrétiennes ou autres qui souffrent. C’est bien au contraire pour obtenir plus sûrement leur protection. On a parfois l’impression que certains chrétiens regardent nos efforts pour rejoindre les musulmans de paix comme une trahison de nos frères chrétiens alors que c‘est justement la seul issue au danger qui les menacent. Et cet engagement de partenaires musulmans de paix est d’ailleurs, aussi, une chance de salut pour les extrémistes eux-mêmes qui doivent comprendre, un jour, que leur entreprise est criminelle et ne peut conduire l’islam qu’au crime. Et ce sont leurs frères de religion qui sont les mieux placés pour le leur faire comprendre.

5. Des chrétiens et des musulmans répondent ensemble aux menaces des extrémistes musulmans

Ainsi bien souvent la dénonciation des crimes des extrémistes a pu devenir une réponse commune aux chrétiens et aux musulmans. C’est par exemple ce qui s’est passé dans la région lyonnaise. Le 1er octobre 2014, après la publication par la presse des comportements criminels de l’État islamique en Irak et de Boko Haram au Nigeria, tous les responsables religieux de la Région Rhône-Alpes, prêtres, imams et rabbins, avec le Cardinal Barbarin, convoquaient une grande assemblée, ouverte à tous, sur la Place Bellecour au Centre de Lyon. Ils publiaient à la fin de cette rencontre un texte très fort, intitulé « Nous nous engageons ». Ils ouvraient ce document par un examen de conscience qui peut certainement nous rejoindre, nous aussi :
« Avons-nous été assez vigilants ? Avons-nous été suffisamment des veilleurs, prêts à dénoncer et à lutter avec d’autres contre les injustices de nos sociétés ?
« Avons-nous été en capacité de donner aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui du sens à leur vie, au sein de nos traditions religieuses ? Avons-nous été profondément des croyants libres et engagés, habités du souffle de Dieu, prêts à témoigner de la fraternité des hommes et à agir pour elle, conformément à nos Écritures ? Avons-nous été suffisamment des croyants miséricordieux pour aimer le bien et le vouloir sincèrement pour tous les humains, comme nous le demande notre Seigneur ?
« Avons-nous suffisamment jeté de ponts entre nos différentes communautés, créé des espaces d‘échange et de rencontre, et renforcé la dimension d’entre-connaissance ? Avons-nous vraiment veillé à apaiser les relations entre toutes le composantes de la nation »

Il me semble que cet examen de conscience co-signé par les chrétiens, les juifs et les musulmans de la Région lyonnaise, (1.400 signatures) nous ouvre, aussi, un chemin d’interrogation pour reconnaître notre propre part de responsabilités dans la naissance des violences inhumaines auxquelles nous sommes affrontés. Et cet examen de conscience a été ensuite complété à Lyon par des engagements pris ensemble dans la diversité des états de vie : enseignants, parents, travailleurs des médias ou de l’édition, responsables politiques, artistes, écrivains, responsables d’entreprise ou syndicalistes etc...Notons que ce texte était signé, entre autres, par une quarantaine d’imams ou de responsables de la communauté musulmane. À Toulouse aussi, récemment, une « Charte de la fraternité a été signée par les représentants des six religions présentes dans la région..
Nous pouvons aussi demander aux chrétiens et aux musulmans du Liban de nous donner des signes de ces réponses aux défis des extrémistes assumées ensemble par des chrétiens et des musulmans. Le premier exemple de ces initiatives libanaises nous a été donné il y a déjà une quinzaine d’années. Quand la guerre du Liban (1975-1987) faisait rage entre chrétiens et musulmans en 1977, Mr Nashabi, responsable des Maqâsid, structure de l’islam au Liban, et le Père Dupré-Latour, de l’université jésuite Saint-Joseph à Beyrouth, ont pris, ensemble, l’initiative d’ouvrir un département d’études islamo chrétiennes qui poursuit son action, d’ailleurs, jusqu’à ce jour.

Il y a sept ans, une autre initiative, conjointe, a été prise au Liban et transformée en un signe fort : l’État libanais a fait de la fête de l‘Annonciation du 25 mars, une fête nationale chômée du dialogue islamo-chrétien au Liban. Le Cardinal Barbarin s’y est rendu cette année avec M.Kabtane, le recteur de la grande mosquée de Lyon. Dans la région parisienne un pèlerinage islamo chrétien vient d’avoir lieu à Notre-Dame de Longpont avec Mgr Dubosc et Ghaleb Bencheikh., pour marquer également cette date du 25 Mars. Par ailleurs, au Liban, depuis quelques années, une autre structure islamo-chrétienne est née à Beyrouth, « Adyân », grâce au Père Daou, s.j. et à Nayla Tabbara, musulmane sunnite. Ils travaillent ensemble à soutenir des initiatives d’ouverture à la relation inter communautaire, notamment dans les écoles.

En France de nombreuses initiatives islamo chrétiennes travaillent dans le même sens, comme le Secrétariat de l’Église de France pour le dialogue avec l’islam. Mais bien d’autres groupes sont engagés dans la même direction comme le Groupe des Amitiés Islamo chrétiennes, le G.A.I.C, ou la Maison islamo chrétienne dans la banlieue parisienne. Chaque année dans la troisième semaine de novembre, le G.A.I.C invite tous les groupes de dialogue à signaler les initiatives prises dans ce sens et plusieurs dizaines de rencontres dans toutes les régions du pays sont ainsi rendues publiques. Ces derniers mois, de nombreuses villes de France ont pris des initiatives d’ouverture réciproque, notamment l’ouverture des mosquées de quartier à tous ceux qui voulaient se faire proches de leurs concitoyens musulmans. Personnellement, ces derniers mois, j’ai été, ainsi, invité à des rencontres islamo-chrétiennes à la Grande Mosquée de Paris, à Angoulême, à Clermont-Ferrand, à Charleville, à Reims, à Bourg-en-Bresse, à Toulon, à Perpignan, à Pau, à Bayonne et même, tout récemment, à Ars etc…

Certes, il est clair que dans les quartiers populaires, en Europe comme dans les pays musulmans, peu nombreux sont ceux qui connaissent toutes ces initiatives ou les déclarations précédemment évoquées de responsables musulmans. Des initiatives ont été prises depuis quelques années - y compris à l’Institut catholique de Paris - pour assurer une formation des imams qui leur permettrait de mieux comprendre la société française (laïcité, liberté religieuse etc..). C’est, en effet, la formation des imams de base et des enseignants qui permettra à ces prises de conscience de s’élargir dans la communauté musulmane des quartiers populaires. Azzedine Gaci de Lyon déclarait dans un forum : « Offrir amour et respect quand on veut nous proposer haine et rejet ». L’État français, lui-même, travaille à mettre en place, avant le 18 juin 2015, une structure qui pourrait capitaliser tous ces efforts.

5. En Algérie : des réponses aux extrémistes

Puisque je vis ce combat pour le dialogue islamo chrétien en Algérie, prenons quelques exemples de ces engagements de paix dans ce pays. Et d’abord sur ce thème de la lutte contre les lectures extrémistes de l’Islam. En Algérie, un nouveau Ministre des Affaires religieuses, a été désigné depuis le début de l’été 2014. L’une des premières déclarations publiques qu’il a faites a été publiée en première page de tous les journaux du pays. Elle avait pour titre : « Renouer avec l’islam de Cordoue ». Faisant allusion à la grave crise de violences des années 1991 à 1999 en Algérie, il a déclaré : « Dans un contexte de révolution au nom d‘un islam radical, nous avons perdu nos repères et nos référents authentiques. Nous avons oublié que nous appartenons à une civilisation qui a jailli de Cordoue…Comment faire en sorte de renouer avec l’islam de Cordoue ?…Au final nous voulons réconcilier les Algériens avec l’islam authentique… ».

Kamal Daoud, un journaliste libéral d’Oran a aussitôt écrit, dans son billet quotidien : « Le Ministre des Affaires religieuses a parlé de l’islam de Cordoue, comme référence d’une pratique religieuse algérienne autonome, face à la bédouinisation wahhabite. Un islam de raison, accueillant, généreux, respectueux, curieux et vivifiant…Parlons donc de Cordoue comme source et référence d’un islam différent, qui ne tue pas, qui partage, qui pense, qui s’élève et dont le but politique est la cité universelle, pas le califat théocratique bédouin…L’image de Cordoue gagnerait à sauver ce qui reste d‘humanité à cette religion devenue tueuse en série dans les médias internationaux…Cette religion sert à tout, désormais, sauf à retrouver Dieu et l’homme…Soit l’Islam accepte le monde, soit le monde va le rejeter définitivement. » Certes un imam algérien extrémiste a aussi invité à condamner à mort ce journaliste. Mais les hommes de culture, nombreux, ont immédiatement publié des pétitions pour le défendre et nier que l’on puisse prendre ainsi des « Fetwas » de condamnation à mort. Le débat et désormais intérieur à l’islam.

Les autorités algériennes viennent d’ailleurs de décider de mettre en place, dans le pays, un « Observatoire national de la lutte contre l’extrémisme » qui regroupera des cadres de plusieurs Ministères : Affaires Religieuses, Éducation Nationale, Culture, Intérieur. La presse commentait ainsi cette décision : « Le Ministre vient ainsi de donner un contenu à ses incessantes mises en garde contre certains courants de pensée importés tout droit du Golfe arabo persique et qui envahissent l’espace religieux en Algérie. » Par ailleurs son ministère annonce la création d’un « Conseil national de la Fetwa » pour éviter que n’importe quel individu ne prononce des fetwas sans fondement sérieux.

Ce Ministre a, d’ailleurs, tenu, en juin dernier, à participer à la fête du pape à la Nonciature. Il y a rencontré différents responsables du dialogue islamo chrétien dans le diocèse d’Alger, en affirmant qu’il soutiendrait leur action de tout son pouvoir. Son Ministère a, aussi, accueilli, en automne, avec beaucoup de solennité, le Cardinal Tauran responsable du dialogue au Vatican, et l’a fait recevoir, par une dizaine d’imams, dans la basilique de Saint-Augustin, à Hippone, lors de la célébration de la fin des travaux de restauration de cette basilique. D’ailleurs, avec le soutien du Wali d’Oran, en ce moment même, le diocèse d‘Oran entreprend la restauration de la basilique de Santa Cruz. Dans certains pays musulmans, hélas, on détruit des églises, mais dans d’autres, les pouvoirs publics nous aident à les restaurer.

De nombreuses initiatives individuelles doivent aussi être mentionnées. Nour-Eddine Boukrouh, un responsable politique algérien, disciple du penseur musulman Bennabi, une grande autorité en Algérie, a publié une série d’articles, en double page, dans « Le Soir d‘Algérie » qui s’ouvraient par cette question : « Peut-on réformer l’islam ? ». Dans un autre contexte, très significatif, le Wali de Tizi Ouzou, pour le XXeme anniversaire de l’assassinat des quatre Pères Blancs de la ville, déclarait, au cimetière, devant leurs tombes : « Les défunts, admirés et aimés de tous, ont consacré leur vie d’ici bas à secourir les faibles et les démunis où qu’ils soient, à être présents auprès de l’enfant, de la femme et de l’homme en détresse ou seulement en difficulté…Ils ont transcendé les différences et ont fait de la diversité un facteur d’enrichissement mutuel…Nous demeurons convaincus que l’éradication du terrorisme passe par l’adhésion de tous et par la mise en œuvre d‘une stratégie pour combattre le crime organisé…et bannir toute forme d’extrémisme, de fanatisme et d’intolérance. »

Dans le Centre d‘Études Diocésain où je loge à Alger, à la fin du mois de février, nous avons organisé, avec divers partenaires musulmans, un colloque pour faire connaître le message de dialogue et de paix inscrit dans la vie du cheikh Abdel Majid Meziane, un grand responsable de l‘islam algérien, ancien Président du Haut Conseil islamique, qui nous a quitté, mais dont le message de vie est précieux et actuel dans les situations comme celles que connait le monde musulman aujourd’hui. Un public nombreux a très bien accueilli son message.

6. La réponse évangélique aux défis de la relation islamo-chrétiennes

Ce combat pour la paix inter-communautaire nous nous devons aussi de le mener dans notre propre communauté, car il y également, parmi les chrétiens et parmi les catholiques, des groupes ou des personnes qui font une lecture agressive de leur appartenance au christianisme. Au lieu de chercher des amis dans la communauté musulmane, pour faire, ensemble, les travaux de la paix, ils ne mettent en évidence que les crimes que certains des membres de cette communauté commettent, comme s’ils représentaient tous leurs coreligionnaires, comme si rien ne pourrait jamais changer entre chrétiens et musulmans, affirmant ainsi que nous serons toujours condamnés à une guerre sans fin.

Nous pouvons leur répondre, d’abord, en leur faisant connaître les gestes profondément évangéliques de certaines communautés chrétiennes à l’épreuve dans d’autres régions du monde. C’est l’exemple que nous donnent les chrétiens ou les musulmans qui continuent à croire en la paix et à travailler pour la paix, après les crimes commis et restent ainsi fidèles à leur mission évangélique.

C’est ainsi que les chrétiens du Niger ont proclamé leur volonté de pardonner après les très graves agressions contre leurs églises commises suite à la publication du numéro de Charlie Hebdo présentant une caricature du prophète. Mgr Michel Catartégui, à Niamey, a déclaré, après la destruction de 45 églises et la mort de plusieurs personnes : « Il n’y a aucune semence de haine dans nos coeurs. Mais bien au contraire une force nouvelle pour développer encore davantage cette fraternité. » Le groupe de réflexion et d’action des cadres chrétiens catholiques du Niger a déclaré dans le même contexte : « Ce qui rassemble nos diverses sensibilités culturelles, politiques et religieuses est plus fort que ce qui nous divise. Nous sommes riches de nos différences ».

En Afrique Centrale, l’archevêque de Bangui et l’Imam de la ville, les deux responsables des chrétiens et des musulmans, sont restés ensemble à l’archevêché pendant toute la période des violences. L’évêque protégeait ainsi l’imam des violences possibles des chrétiens et montrait aux musulmans que les communautés n’étaient pas dans deux camps ennemis. En Libye, à Tripoli dans une situation extrêmement grave, l’évêque demeure à son poste, auprès des quelques centaines de chrétiens, surtout philippins, qui travaillent dans les hôpitaux de la ville.

En Algérie dans la plupart des lieux où nous avons eu des religieux ou des religieuses assassinés, d’autres volontaires, souvent de la même Congrégation, ont repris le service de la population musulmane, autrefois assumé par les victimes, donnant, ainsi, le signe d’un engagement qui dépasse les violences commises et prolonge le témoignage de ces victimes. C’est ainsi que nous sommes toujours présents au monastère de Tibhirine, notamment grâce à la générosité d’un prêtre qui a décrit sa situation dans un beau livre « Le jardinier de Tibhirine ». D’ailleurs, désormais, les nombreux groupes de pèlerins qui se succèdent, chaque semaine, dans ce lieu, sont des pèlerins musulmans qui viennent y découvrir ce qu’est un monastère chrétien et ce que fut la vie des moines.

À la suite de son voyage à Irbil au Kurdistan irakien, le Cardinal Barbarin avait fait cette remarque : « Ils veulent nous déclarer la guerre. Plus que jamais nous sommes décidés à nous battre pour la Paix. »
En France, il y a aussi les excès des extrémistes de la laïcité qui s’en prennent aux religions en tant que telles, ce qui a des conséquences aussi bien pour les chrétiens que pour les musulmans. Mgr Pontier, Président de la Conférence des Évêques de France a déclaré le 10 mars devant l’Observatoire français de la laïcité : « Il ne faut jamais oublier que l’on ne gagne rien à humilier une catégorie de citoyens, les membres d’une religion, voire même le fait religieux lui-même. L’humiliation prépare à plus ou moins long terme, des violences revanchardes redoutables…Quelle vision de la société poursuivons-nous ? Quelle conscience et quelle recherche du bien commun nous habitent-elles ? Quelle conception de la nation possédons-nous ? Quelle vision de l’homme guide notre marche ? »

Conclusion

En conclusion contre quoi combattons-nous, dans le domaine de la relation islamo chrétienne ? Contre l’extrémiste criminel qui prétend donner des raisons religieuses à ses violences. Mais ce combat nous ne le menons pas seuls. Nous le conduisons avec tous nos amis musulmans qui sont eux-mêmes les premières victimes de ces violences criminelles. En effet les extrémistes musulmans ont fait beaucoup plus de victimes dans les rangs de leurs propres coreligionnaires musulmans que parmi leurs compatriotes chrétiens ou juifs. Les papes, depuis cinquante ans, nous ont tous appelés à chercher ces collaborations de paix. Le dernier texte du pape François, Evangelii Gaudium, reprenait encore ce message. « La relation avec les croyants de l’islam acquiert à notre époque une grande importance… Face aux épisodes de fondamentalisme qui nous inquiètent, l’affection envers les vrais croyants de l’islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations… (E.G. 252-253 ). Et le Saint Siège vient de créer une nouvelle structure spécialement chargée de s’impliquer dans les initiatives internationales de paix sous le nom de « Bureau pour la médiation internationale ».
Il est clair que nous sommes très loin d’avoir pu rejoindre tous les musulmans des quartiers populaires et que les lectures extrémistes de l’islam maintiennent prisonniers encore beaucoup de groupes, notamment des jeunes et des foules entières. Mais notre combat pour les libérer de cette lecture violente de leurs sources nous ne le menons pas seuls. Il se conduit avec tous nos amis musulmans, eux-mêmes menacés par ces actes violents et, fait tout aussi grave, bouleversés intérieurement par ces lectures criminelles de leurs textes fondateurs qui, pour eux, sont des messages de paix venus de Dieu. Notre combat c’est d’abord notre effort pour rejoindre ces amis musulmans et les soutenir dans leur lutte, car ce sont eux qui pourront libérer leurs voisins musulmans de ces lectures criminelles de l’islam.
Si nous allons en répétant que, de toute façon l’islam est intrinsèquement lié à la violence, en fait nous encourageons les extrémistes et nous décourageons nos amis engagés dans les travaux de la paix et du respect de l’autre…Parmi ces amis, j’aimerai nommer ceux que j’ai rencontré plus récemment, Azeddine Gaci de Lyon Villeurbanne, Djelloul Seddiki, Président de l’Institut Ghazali de la mosquée de Paris, Khal Torabully, fondateur de la Maison de la Sagesse, Habib Hamdani, d’Avignon, l’Imam de Bourg en Bresse …etc…

Nous-mêmes, nous sommes, d‘ailleurs, aussi menacés par ceux des catholiques et des chrétiens, qui voudraient revenir aux temps des guerres de religion et ne voient de fidélité chrétienne que dans leur compréhension extrême du christianisme. Jésus a dit à ses apôtres quand Il les envoyait en mission : « Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord paix à cette maison ». C’est le message que donnent, par exemple, ceux d’entre nous qui vont rejoindre les groupes d‘alphabétisation des nouveaux émigrés d’origine musulmane. « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait ». C’est, aussi, le message de ceux d’entre nous qui entrent dans la maison de l’autre pour y fonder ensemble des groupes de dialogue islamo chrétien. « Si vous ne saluez que vos frères que faites-vous d’extraordinaire, les païens n’en font-ils pas autant. » C’est le message que donnent ceux qui prennent le temps d’aller connaître la culture du partenaire musulman en suivant des cours du soir sur l’islam et le dialogue. « J’étais étranger et tu m’as accueilli ». C’est le message, à plus forte raison, que donnent les jeunes qui viennent nous rejoindre en pays musulman, comme volontaires, ou comme missionnaires, pendant un an ou plus, pour participer avec nous aux travaux du dialogue dans nos pays.

C’est, en ce dimanche des Rameaux, le sens que saint Jean donne au sacrifice du Christ : « Comme Caïphe était grand prêtre cette année-là, il fit cette prophétie qu’il fallait que Jésus meure pour la nation et non seulement pour elle, mais pour réunir dans l’unité tous les enfants de Dieu dispersés. » Contre quoi combattons-nous ? Contre cette idéologie qui veut la guerre entre croyants, chrétiens et musulmans, alors que Dieu nous invite à nous rassembler dans l’unité. Non pas bien sûr l‘unité de la même foi. Mais l’unité du service de la paix que le Seigneur nous confie aux uns et autres. La charte de l’Unesco adoptée par les nations en novembre 1945 affirme : « Les guerres prennent naissance dans l’esprit des hommes. C’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la Paix. »

Le dernier message des évêques de la Conférence d’Afrique du Nord nous donnait cet appel au début de ce mois : « Nos Églises ne peuvent se replier sur elles-mêmes, mais doivent, dans l’Amour et le service gratuit, vivre cette vocation à la rencontre et au dialogue avec les musulmans qui est une vocation à la fraternité avec tous. Église de la rencontre nous le sommes aussi parce que comme le Christ, nous nous mettons au service de la rencontre des musulmans entre eux…Cette position qui est la nôtre est quasi unique, et sans doute soulignée par son urgence et par son actualité. (2,1).. Notre témoignage évangélique dont le coeur est les Béatitudes, n’est-il pas d’abord d’attester que Dieu est à l’oeuvre dans ce monde, à travers nombre d’hommes et de femmes souvent anonymes ? N’est-il pas aussi de nous joindre à eux pour que grandisse le Royaume de Dieu. (3,1) » ( Serviteurs de l’espérance :Texte de la Cerna, visite ad limina, mars 2015 )

Alger, le 25 mars 2015
Henri Teissier, Archevêque émérite d’Alger


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