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Texte de Philippe Pozzo di Borgo - Lourdes 2016

J’ai souvent été à Lourdes avec bonheur et je suis bien malheureux de ne pas être parmi vous aujourd’hui, pour des raisons de santé et partager avec vous sur ce thème du « handicap, passionnément vivants ». Vous êtes de nombreux handicapés dans l’assemblée, de tous genres, sensoriels, physiques, psychiques, sociaux. Pour les autres, vous ne le savez peut-être pas, mais vous avez votre part de handicap, et qui vous rattrapera ne serait-ce que par l’âge.
C’est peut-être un peu osé de parler de passion et de handicap. Dans passion, il y a souffrance bien sûr et là je ne vous fais pas un dessin ; vous avez connu ou vous connaissez encore des périodes de souffrances liées à votre handicap. Dans passion, il y a aussi un sentiment d’amour et que ce soit l’amour ou la souffrance, ce sont des notions très proches du Christ. Je voudrais aborder le handicap sous un troisième angle, celui de l’aventure. Le handicap est une aventure de vie inouïe. Douloureuse, affective mais aussi porteuse d’une promesse. Je voudrais partager avec vous cette promesse dont vous êtes les détenteurs et qui est une véritable aventure de votre vie d’handicapé.

Introduction :
Notre société basée sur la force semble aboutir à des pulsions de destruction et de mort. Tous les jours, je lis, j’entends et vous aussi comme moi, les tragédies. Certaines nous touchent particulièrement vous et moi car elles créent de nouveaux fragiles, de nouveaux handicapés, de nouveaux exclus comme nous.

L’Homme s’est longtemps considéré comme une créature de Dieu. Il a cru pouvoir « se libérer » à partir du Siècle des Lumières en décidant qu’il ne faisait plus partie de la nature, qu’il lui était supérieur. Dans notre société, qu’il pouvait même se passer de Dieu. L’Homme s’est fait dieu. L’erreur vient de là, les problèmes de notre société viennent de là ; la place du handicap en découle et l’aventure est de remettre l’Homme à sa juste place.

Plus il a affirmé sa puissance, plus il a détruit. Le nombre de morts dans les atrocités augmente ; il pille la création que ce soit les ressources naturelles, l’alimentation, l’eau, l’énergie… en menaçant l’avenir du monde et particulièrement nous autres les fragiles.

Les conflits de plus en plus meurtriers cherchent à sécuriser les plus puissants et nous sentons bien, nous qui sommes à coté de toutes ces bagarres, que nous vivons de plus en plus en marge, menacés. Nous ne sommes pas une priorité du monde moderne même si nous sommes de plus en plus nombreux (surtout si on rajoute le handicap social).

Nous autres handicapés sommes considérés comme des faibles ; notre fragilité dérange parce que nous ne correspondons pas à ce qui est théoriquement normal en terme de production, de force, de compétence.

J’ai souvent l’impression que je dérange malgré les sourires, la compassion ; je suis de trop, je ralentis les autres ; ils ne me comprennent pas ou ne font pas l’effort, terrorisés qu’ils sont d’être à leur tour déclassés, marginalisés, sortis du circuit.

Notre société a peur ; elle a encore plus peur de la différence que nous représentons car elle sent bien que notre situation de personne handicapée peut la toucher à tout moment (ou quelqu’un de son environnement) ne serait-ce que par l’accident, la maladie ou la vieillesse.

Le Christ est le porte-parole des faibles ; mais l’Église l’a-t-elle toujours été ? L’est-elle suffisamment aujourd’hui ?

Pourtant notre handicap (vous le sentez bien au fond de vous-même) votre handicap, est source de vérité comme le Message du Christ au cœur d’une humanité à revisiter ?

Ce que je voudrais vous faire passer, aujourd’hui vous les valides et nous les fragiles, c’est que nous avons tous une part de fragilité ; c’est la condition humaine. Nous avons tous quelque chose à apporter, même si ça parait bien loin des préoccupations de notre société brutale.

N’y aurait-il pas, en réintégrant le handicap dans la réalité de l’humain, une possibilité de corriger l’orientation destructrice de notre société et entrevoir, par les vertus de la faiblesse, une nouvelle manière d’être ensemble que le Christ nous a enseignée et que l’Église pourrait mettre au cœur de sa pratique ?

Pour l’instant, notre société semble privilégier la normalité et la performance comme solutions à notre monde. La faiblesse, la différence, sont moins productives et considérées comme des freins à la réalisation d’une société parfaite. Dans mes années de gloire, je m’énervais d’être confronté à une certaine lenteur ou incompréhension de certains collaborateurs moins performants ; alors imaginez s’ils s’étaient agi d’handicapés ! Les fragiles et les différents n’ont plus de place dans ce schéma. Ce monde qu’on nous vend comme étant parfait, ressemble beaucoup à l’enfer.

Nous serons bientôt 9 Milliards d’habitants. Il y a quelques immenses fortunes et de plus en plus de très pauvres, à l’intérieur de la France mais aussi entre les pays. Et dans ces très pauvres, de plus en plus d’handicapés.

Nous pillons les ressources quitte à en priver les générations à venir ; nous dépensons sur n’importe quoi alors qu’il y a des milliards de gens qui manquent de tout et, parmi cette multitude, beaucoup de personnes handicapées.

Vous n’avez pas l’impression qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond aujourd’hui ? Vous n’avez pas l’impression que chacun d’entre nous, valide ou handicapé, pourrions faire mieux pour tous et pour chacun ?

Il faut croire que le modèle sur lequel la mondialisation se développe aujourd’hui n’est pas le bon. L’économie libérale, qui s’est généralisée après l’effondrement du mur de Berlin, se résume pour l’individu à optimiser sa satisfaction personnelle : tout pour ma pomme, le plus possible et tant pis si toi, mon voisin, tu vas en souffrir. Comme j’étais du bon côté de la barrière, je ne me posais pas de questions sur l’aspect éthique de ce comportement et, à terme, sur l’aspect pertinent, voire intelligent, pour ne pas dire inepte, de cette attitude généralisée.

On nous dit que notre organisation est la seule capable de développer la richesse. Mais pour qui ? Pour combien ? Pour faire quoi ? Vous les fragiles n’avez-vous pas l’impression que vous êtes les oubliés de cette mécanique et surtout que vous êtes de plus en plus nombreux et qu’il y a de moins en moins d’espoir ?

On nous dit que le bonheur c’est de consommer, c’est d’être jeune et beau, d’être des champions, mais pour faire quoi ? Se regarder dans un miroir pour vérifier qu’il n’y a pas de nouvelles rides aujourd’hui, que je n’ai pas pris un gramme supplémentaire ? Quelle angoisse ! Depuis mon accident, je ne me suis pas regardé une fois dans un miroir, et je ne m’en sens pas plus mal !

Cette société n’a plus de morale, n’a plus le sens du bien et du mal, et combien de fois vous avez pu constater l’injustice qu’elle a pu vous créer ou à ceux que vous aimez.

Dans un tel environnement, la jeunesse se désenchante, les violences et les sectarismes se multiplient, le désespoir des exclus n’a plus de limite.

Et pourtant !

Et pourtant, jamais les progrès des techniques, de la médecine, des sciences n’ont été aussi rapides. Jamais les moyens mis à la disposition de l’humanité aussi considérables. Même comme handicapé, en 25 ans, que de progrès techniques inouïs ont été accomplis. Jamais les questions sur l’avenir de l’humanité, aussi urgentes. Nous sentons bien que notre modèle de développement est arrivé à une limite qui met en danger l’humain et sa survivance, et pourtant les solutions sont à notre portée de main et existent.

Vous les handicapés êtes au cœur de la solution.

N’y-a-t-il pas à travers toutes ces problématiques de la croissance, de l’environnement, du développement harmonieux, des progrès technologiques, du respect des différences et des fragilités, une autre manière de considérer la relation à l’autre qui pourrait être source de solutions pour une humanité apaisée ?

L’Église doit être l’éclaireur dans cette recherche ; les fragiles et les différents, ses sentinelles.

L’Église fédère ; les fragiles et les différents, indiquent une autre voie possible. Vous avez un rôle considérable à jouer pour la réforme de notre société malade et criminelle.

Chapitre 1
La réforme de la fragilité.
J’ai 65 ans aujourd’hui ; les 40 premières années où tout semblait aller bien, pas de bobos, belle voiture, beau boulot et pourtant ! Mon épouse se meurt d’un cancer ; la dernière année de ma vie de valide je licencie des centaines d’employés de notre groupe devenu financier. Y aurait-il une marche que j’ai ratée, quelque chose qui m’aurait échappée ?

Dans cette société de stress, qui est une manière de se voiler la face, de ne pas se rendre compte de ce qui se passe, j’ai eu un accident et depuis 25 ans je suis tétraplégique. J’ai dû passer près de 10 ans au total à l’hôpital. Vous les autres fragiles, vous connaissez le décor. En fait, à l’hôpital les masques tombent, c’est « rideau »et la lumière crue de la réalité qui nous heurte de plein fouet.

Aujourd’hui je suis à nouveau à l’hôpital à Nantes et j’ai fait une première dans l’établissement : je suis manchot après une fracture du bras tout étant resté tétraplégique. Nouveau record ! Nous avons conscience, nous autres handicapés, que notre état ne va pas s’améliorer et que, pour beaucoup d’entre nous, surtout ceux qui souffrent d’une maladie évolutive, le temps nous est compté.

Mais qu’est-ce que j’ai appris et qu’est-ce que vous avez pu apprendre à travers vos années de fragilité ?

Je vais énumérer quelques richesses qui nous sont naturelles et que nous autres, les fragiles, pouvons faire découvrir aux soi-disant valides. Rappelez-vous nous sommes des éclaireurs.

Avec le handicap, je gère ma fragilité, me disciplinant pour respecter ce que la vie a de fragile, contrôlant mes instincts, acceptant avec humilité mes limites sans la moindre intention de compétition si ce n’est de compenser en partie par ce qu’il me reste, ce que j’ai pu perdre dans la fragilité.
Chacun de vous autres avec votre handicap avez su le compenser en partie. Si vous êtes sourds, souvent vous voyez mieux ; si vous êtes immobiles, souvent vous percevez précisement ce qu’il se passe autour de vous, etc…

J’ai découvert dans le handicap des évidences qui m’avaient pourtant échappé pendant 40 ans.

J’ai vécu pendant 40 ans, dans le bruit et l’agitation, et pour la première fois, dans ma chambre d’hôpital, je découvre le silence et l’immobilité. Je ne pensais pas que la vie existait sans le bruit et le mouvement. Pendant ces 40 glorieuses, j’ai vécu dans le bruit, la connexion et l’agitation ; plus j’allais vite, plus je prenais de risques, et plus j’avais l’impression de vivre. Dans notre société, en particulier occidentale, la vitesse, le bruit et l’interconnexion semblent être les conditions de notre propre existence et les critères du progrès et de la modernité. Quel pied de s’éclater ! Allez donc demander aux nouveaux accidentés ce qu’ils en pensent et les regrets qu’ils ont. Mais les regrets ne sont pas une solution et nous autres, les vieux dans le métier d’handicapé, savons qu’il y a un autre espoir dans cet état. N’oubliez pas : vous êtes des éclaireurs et vous devez prêcher la richesse de la fragilité et non pas le regret et le désespoir. C’est une aventure que nous avons devant nous, non pas un naufrage.

Après les années d’hospitalisation, de handicap et d’absence, j’ai découvert que la vie présente pouvait être riche de silence, d’immobilité et d’intériorité ; que c’était même la condition pour une vie en profondeur, en vérité.

Il faut faire silence, s’abandonner pour, au fond du fond de soi-même, retrouver la voix de notre innocence, notre singularité, ce qui base notre conscience du bien et du mal, notre éthique ; ce n’est qu’à partir de cette libération que l’on peut revenir dans la vie en vérité, être disponible à la rencontre.
Dans notre société d’interconnexions, il ne peut pas y avoir de rencontres dans le bruit et la vitesse si nous ne sommes pas capables de nous effacer et de laisser la place à l’autre. D’acteur que j’ai été pendant 40 ans, il m’a fallu apprendre à être passif, disponible à la rencontre, sans intention de dominer ou d’orienter cette rencontre, afin d’être en confiance. Quelle aventure !

La rencontre n’a de goût que dans cette confiance ; elle est ni domination, ni effacement ; elle est confiance et partage.

La leçon essentielle que nous avons retenue nous autres est que le salut et le bonheur sont dans une autre manière d’être en relation avec l’autre et les autres. Ça va être à vous les handicapés avec l’aide de vos communautés d’être les porte-paroles de cette évidence. Une mission considérable !

Pendant mes 40 glorieuses, je m’étais approprié la vie comme une évidence, n’ayant de compte à rendre à personne. Depuis l’accident, j’ai pris conscience que la vie ne m’appartenait pas, que j’en étais le dépositaire et qu’elle suscitait des devoirs de ma part. Vous les valides, avez un devoir de solidarité à l’égard des plus faibles ; mais nous autres les fragiles avons un devoir d’exemplarité dans la fraternité. Quelle responsabilité !

Qu’est-ce que nous pouvons trouver de particulier dans la fragilité et en faire bénéficier les autres ?

Premièrement, je ne suis pas immortel, contrairement à ce que la communication dominante veut nous faire croire dans notre société. Il y a eu un début et il y aura une fin, et l’évidence de cette fin m’oblige à revoir mes priorités : la futilité devient stupide, je reste concentré sur l’essentiel. Dans mon autre vie, je passais mon temps à vivre dans le futur, comme si mon existence se résumait à un calendrier. La vie c’est maintenant ; comment voulez-vous rencontrer quelqu’un, vivre quelque chose, si ce n’est dans le présent.

Non seulement je suis mortel, mais je suis fragile. Longtemps j’ai cru que je pouvais tout faire et l’accident m’a ramené à la réalité de ma fragilité. J’ai dû accepter de me limiter, de faire attention à mes faiblesses, d’oublier des activités déraisonnables, de me modérer, d’adopter une sobriété bienheureuse. Entre vous et moi, je dois confesser que je me laisse quelque fois aller à quelques excès encore aujourd’hui - comme de voler en parapente par exemple ; au moins je suis conscient de ma bêtise !

La souffrance fait partie de la condition humaine. Jamais je n’avais pris conscience qu’elle était universelle. Il faut l’accepter, la gérer pour soi et l’atténuer pour les autres. Toute souffrance gratuite, infligée, devient criminelle. Toute souffrance partagée source d’élévation.

J’ai longtemps cru que j’étais au centre du monde et que ce qui m’était le plus précieux était mon indépendance. Je refusais la dépendance à l’égard des autres comme signe de faiblesse ; presque comme une humiliation, pensant que mon indépendance financière me permettrait d’assurer cette dépendance universelle. Nous sommes tous dépendants les uns des autres et loin d’être une faiblesse, c’est une source de richesse et la première évidence de l’absurdité de l’égoïsme. Cette simplicité demande d’accepter notre dépendance à l’égard des autres ; elle est une source de soulagement, de légèreté, de jubilation. C’est difficile pour nous les fragiles d’accepter notre dépendance et, reconnaissons-le, cela nous met de temps en temps en colère. Imaginez combien c’est plus difficile encore pour les soi-disant valides. Vous, les éclaireurs de la fragilité, devez prendre le temps pour convaincre l’autre que d’accepter l’aide d’un autre est non pas source d’humiliation mais de chaleur partagée.

Après 40 ans de validité, ma condition humaine m’a rattrapé. Ma fragilité, mon unicité, mon éthique me sont devenues familières. Je n’ai plus de raisons de m’inquiéter comme cela avait pu être le cas pendant mes 40 ans de validité.

Comment faire, pendant le temps court qui m’est imparti, pour faire découvrir à une société de plus en plus violente à l’égard des faibles, toute la richesse qu’elle aurait à se réconcilier avec sa condition humaine dont la fragilité fait partie ? À expérimenter la dépendance source de rencontre et de bien-être ?

Prenez conscience de votre responsabilité d’éclaireur. Pendant mes vingt-cinq dernières années où j’ai participé à notre société comme handicapé, j’ai pu constater que les tendances lourdes et brutales que j’avais pressenties s’étaient considérablement alourdies. Les rapports sociaux, politiques, syndicaux, entre les nations, les religions, les cultures, s’étaient radicalisés. Nos écrans se rassasiaient des drames de plus en plus épouvantables, une véritable barbarie. Il y a urgence et vous êtes l’avant-garde !

Les rapports entre les spiritualités sont perturbés par des actes de violence malgré la sagesse de ces spiritualités.

Le handicap, la fragilité, la différence, c’est-à-dire vous tous, semblez porter en vous les promesses d’un monde meilleur. Comment les rendre évidentes, les faire émerger dans l’urgence de ce monde en perdition ?

Vous voyez que nous autres fragiles avons un potentiel qui doit être communiqué aux autres. Petit à petit, en remettant les forces de la fragilité dans notre société, nous pouvons la réformer. Mais on peut aller beaucoup plus loin, et là je veux parler du rôle des très grands handicapés, ceux qu’on ne montre presque jamais.

Chapitre 2
La très grande fragilité et différence comme électrochoc.

Jusqu’à mes 40 ans, je n’avais jamais été confronté au handicap et, même par la suite, je gérais mes années de handicap comme un challenge. Quelques années plus tard, Laurent de Cherisey, qui dirige l’association de Simon de Cyrène, m’invite dans la tourmente de la sortie « d’Intouchables » à visiter le premier foyer de Vanves où de très grands polyhandicapés partagent leur vie avec des jeunes valides, souvent du service civique, encadrés par quelques professionnels. Je suis encadré de toute une équipe de télévision « France 2 ».
Après nous avoir fait visiter l’extraordinaire bâtiment, ancien monastère, dont une moitié est encore occupée par des religieuses, nous sommes tous réunis dans le foyer pour partager un moment et un goûter avec les résidents, les référents et la télévision. Laurent, qui s’est assis à mes côtés, me demande de dire quelques mots à l’assemblée. J’étais pourtant un handicapé lourd depuis de nombreuses années ; je pensais avoir fait le tour de la question, et je me trouve tout à coup pris au dépourvu devant une véritable cour des miracles : j’ai devant moi une cinquantaine de résidents dont de nombreux sont des traumatisés crâniens avec des difficultés cognitives, plusieurs sont aphasiques. Juste devant moi, une belle jeune femme blonde, le visage incliné, la bouche ouverte, bave, et me considère de ses grands yeux bleu transparents. Jamais je n’avais vu tant de différences, jamais je n’avais été désarmé à ce point. Je me tourne vers Laurent à mes côtés pour demander de l’aide ; il met son bras autour de mon épaule et me sourit tout en me secouant gentiment. Je suis sûr que beaucoup d’entre vous avez connu ces situations où vous aimeriez être ailleurs et pourtant, en ce qui me concerne, cela va être à l’origine d’une révolution personnelle qui est accessible à tous.

Et vous les très grands handicapés, qui souvent vous sentez totalement en dehors du coup, qui parfois même vous sentez menacés dans votre propre existence, vous avez un rôle capital pour faire percevoir par notre société la richesse de votre état qui demande que chacun d’entre nous fasse sa révolution intérieure. Plus qu’une aventure, c’est une épopée !

Cet après-midi-là, ce moment fondateur va durer une éternité. Petit à petit, je prends conscience de chacun dans la salle, des bruits, des mouvements, des regards, du balancement que m’imprime Laurent depuis plusieurs minutes maintenant, jusqu’enfin je comprenne et abandonne mes appréhensions.
Je n’ai plus peur ; je ne suis plus le sujet principal ; j’ai fait un pas de côté. Et je peux enfin être disponible pour percevoir les autres. Je considère la jeune femme en face de moi et perçois que son regard me sourit ; un peu plus loin un jeune s’est déguisé avec une perruque et ses gestes me sont adressés ; plus je souris et plus il est heureux. Dans le fond, un géant incliné sur son brancard fait un discours d’une voix grave, au plafond. A l’écouter, enfin je comprends qu’il est heureux que la télévision soit là et s’intéresse à leur foyer. Petit à petit, je perçois le chemin de dignité de chacun d’entre eux ; en étant attentif, en retrait, bienveillant, respectueux, je deviens conscient de ma responsabilité de percevoir la demande spécifique de chacun pour exister et de ma responsabilité d’y répondre. Ce fut une après-midi pleine de chaleur, d’échanges, de rires, de simplicité et de joie. Devant tant de handicaps, de différences et de souffrances extrêmes, il y avait là la possibilité dans la considération de l’autre, tellement fragile et différent, de construire une fraternité dans la joie. Le très grand handicap et sa considération sont une école de vie. La pratiquer est un début de guérison pour chacun d’entre nous.

Plutôt que d’utiliser la force pour trouver une solution à un problème comme c’est le cas aujourd’hui (par exemple : la déforestation pour permettre la culture d’huile de palme en Amazonie et faire de la pâte à tartiner pour nos petits enfants blonds), considérer avec attention, en se mettant en retrait, la particularité de la situation, la difficulté d’y répondre, la complexité des solutions envisageables, la multiplicité des aspects à considérer. Tout ceci est source d’intelligence et de beauté. Plutôt que de contraindre la nature, la respecter dans toute son intelligence et beauté. Comment élargir cette considération au groupe, à la communauté, à la paroisse, à l’Église, à la société toute entière ?

Il convient de respecter chacune des différences et fragilités. La communauté, le groupe, la paroisse, l’Église sont des terreaux propices à la confiance. La simplicité du rapport établi dans le groupe est porteur de guérison des méfiances, des incompréhensions, des trahisons, à l’origine des violences et des appropriations qui détruisent.

L’exemple du Christ et de ses disciples, où, malgré la trahison de l’un d’entre eux, le Message a été porté à travers l’espace, le temps et avec quelle force ! De proche en proche, à travers les associations, les Eglises, les communautés, les partis, les syndicats, la société, les groupes peuvent développer la confiance et établir des rapports où l’individu est considéré pour ce qu’il est – quelques soient ses différences et « insuffisances ». Il y a réconciliation de la réalité de l’être et de sa place dans la société. La tension s’estompe, la confiance s’établit, l’action se répartit, les résultats se célèbrent en partage. Entre l’individu et l’humanité nous devons cultiver le terreau de la communauté où ce qui domine les rapports est la confiance entre les gens. L’Église à travers les siècles nous a enseigné la vie en communauté, la joie qu’il y règne, la solidarité, la fraternité, la frugalité, la simplicité.
Vous voyez que le handicap peut être une terrible souffrance pour l’un et pour l’autre d’entre nous, mais qu’il peut être dans certaines conditions une source de désarmement.

Pour le valide, il lui faut se départir de sa superbe, être capable de s’effacer devant l’autre qui l’interroge, le dérange, de faire l’effort de percevoir quel est le chemin de dignité de cet autre si différent et comment lui, en possession de ses moyens, peut participer à la réalisation de l’autre, dans le respect de cet autre.

Introduire le handicap dans les rapports sociaux, c’est désamorcer les tensions et les violences et c’est faire l’apprentissage de notre condition humaine qui est d’être fragile et d’être différent, quelques soient les mensonges et les violences que les individus s’infligent contre cette évidence.

Chapitre 3
Le handicapé, acteur de sa guérison.
Pour le handicapé la tentation est grande de s’isoler, voire de culpabiliser où d’exprimer une colère à l’égard du monde normal. Et je l’avoue, cela m’est arrivé, et qui parmi vous, les fragiles, n’a pas connu cette colère et ce découragement ?

Il n’y a pas de chemin de guérison dans ce retrait et très souvent j’exprime auprès des jeunes handicapés que je rencontre, que leur condition n’est pas une sinécure et qu’ils ont la responsabilité de séduire leur interlocuteur dérangé par leur handicap. Ils ne pourront se ré-inclure dans la communauté humaine que si ils font leur bout de chemin à eux pour désangoisser des gens pris dans leur normalité. Bien sûr, il y a des cas plus ou moins difficiles. Mais nous autres les fragiles, si nous voulons pleinement jouer notre rôle et notre responsabilité d’éclaireur, nous devons souvent faire le premier pas, faire preuve de courage et de séduction, aussi moche soyons nous. Quelle galère !

Les foyers Simon de Cyrène sont là pour aider les fragiles à s’inscrire dans une communauté de vie. Notre modèle nous a été inspiré par Jean Vanier qui, il y a 50 ans établissait les foyers de l’Arche où trisomiques et valides partagent des centaines de foyers dans une quarantaine de pays à travers le monde. Chacun de ces foyers est ouvert sur l’extérieur, le résident ayant accès à son quartier accompagné par son référent et les habitants du quartier étant invités à partager diverses activités du foyer y compris de restauration. Dans de nombreux cas, les terrains et les bâtiments sont mis à la disposition de Simon de Cyrène ou de l’Arche par des Églises ou des communautés religieuses.

Les Églises, les paroisses sont aussi là pour aider les plus fragiles à vivre en fraternité. L’Eglise doit être le lieu de communion et de communication pour aider les handicapés dans leur rôle de conversion de l’humanité boulimique et théâtrale à une humanité sobre et chaleureuse. La décrispation des rapports sociaux qu’un handicapé, conscient de son message de vérité, peut amener au soi-disant valide, fourvoyé dans un mode de vie qui n’est que destructions et mensonges, est une des missions de l’Église.

Conclusion
L’impasse d’une société mondialisée qui choisit l’optimisation de ses satisfactions individuelles comme critère de bonheur, n’est plus tenable. La sur-accumulation des richesses par un très petit nombre et la paupérisation intenable pour un trop grand nombre, n’a même plus de logique économique. On a atteint une limite au-delà de laquelle la paix sociale ne peut plus être contenue : le bon sens de la solidarité, la chaleur de la fraternité, doivent prévaloir.

Comment créer de la richesse si les créations ne correspondent pas aux besoins de la très grande majorité d’individus qui n’ont pas les moyens d’être consommateurs ? Comment adhérer à un système s’il n’y a pas de la fraternité pour vous réconforter ?

Le disfonctionnement de l’économie mondialisée, lié à des comportements d’appropriations et à une absence totale d’éthique, nécessite une réintroduction d’une morale dans toutes les sphères de la société. La morale est au fond de chacun d’entre nous, dans notre silence et notre méditation. Et cette environnement propice est familier aux fragiles. Vous voyez votre proximité avec la solution préconisée. Vous êtes à l’avant-poste de l’attitude qui convient pour guérir la société.

L’impasse d’une société qui choisit l’optimisation de ses satisfactions comme critère de bonheur est de plus en plus décriée et donne lieu à des actes d’une violence accrue.

L’abrutissement à travers l’agitation, la consommation, les paradis artificiels, la boulimie, la cacophonie, prône un retour au silence, à l’introspection, à la relation au vrai, à la mise en confiance, à la relation.

Le basculement de ce monde en perdition vers un monde en guérison ne peut se faire qu’à travers l’adhésion de chacun à ces valeurs à partager ; Il ne s’agit pas d’imposer mais d’adhérer. Cette conversion, où le silence et la relation à l’autre ont une place centrale, semble être le domaine privilégié de l’âme, de la communauté, de la paroisse, de l’association, du groupe, de l’Eglise et des handicapés.

La réforme vers plus d’intériorité, d’éthique, de confiance en l’autre ne pourra se faire que lorsque l’homme, c’est-à-dire chacun d’entre nous, aura accepté sa fragilité, sa différence. La nécessaire considération qu’il doit avoir à l’égard des autres à travers l’exercice du silence et de la confiance, permet à nos différences et fragilités d’envisager le royaume de Dieu. La place du plus pauvre, du déshérité dans cette communauté qui accepte l’autre quel qu’il soit devient essentiel pour convertir, c’est-à-dire guérir notre monde bien malade.

Cela peut paraitre bien utopique de mettre le plus fragile au centre d’une société où la violence domine. Il faut prendre conscience que la mécanique de notre société débouche sur une impasse qui menace à court terme la survie de l’humanité. On nous a fait croire que l’appropriation, le désir étaient les fondements de notre nature or l’homme est fondamentalement social. Le bonheur se partage. L’accumulation n’est pas source de bonheur mais de névrose. L’individu doit se faire autre, être capable de considérer l’autre dans toute sa complexité et sa beauté et dans cette considération, trouver les solutions aux multiples défis de notre société. Il ne s’agit pas d’imposer la solution par la force mais au contraire de la peaufiner dans son infinie complexité et la partager en confiance. La fragilité, et plus encore l’extrême différence, sont des écoles pour nous retrouver dans notre humanité égarée et apporter des solutions partagées.


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