Parole et musique, l’expérience du concert spirituel 2019


Nous sommes allés rencontrer les deux lectrices du concert spirituel 2019, Françoise Chalifour et Elisabeth Larricq, qui ont toutes les deux bénéficié d’une formation à la Proclamation de la Parole, pour découvrir comment elles ont vécu cette expérience musicale et spirituelle.

Lors du Concert spirituel 2019, dont le thème était « L’Evangile selon saint Luc », vous avez donné à entendre les textes de l’évangile selon saint Luc, qui étaient alternés avec des pièces de musique sacrée : Comment avez-vous vécu ce dialogue entre la Parole de Dieu et le chant ?

Françoise : J’ai trouvé que l’articulation était très bonne entre la parole de Dieu et la musique, car elle allait dans trois sens. D’abord le compositeur qui s’est plongé dans la parole de Dieu : c’est elle qui l’a inspiré pour pouvoir composer son œuvre musicale. Puis la réciproque, c’est la musique qui à son tour éclaire ces textes et nous permet de les méditer, de leur trouver du sens à l’instant où on les entend. Enfin, le choix des extraits de saint Luc pour les adapter à la trame du concert : la personne qui les a sélectionnés avait déjà en mémoire la musique chantée.
Cela faisait que tout se répondait, la prière de Marie avec le chant du Magnificat de Pergolese puis le Gloria de Sandström etc… Il y avait un lien permanent entre l’un et l’autre ; cela m’a fait penser à Saint Augustin « chanter c’est prier deux fois » !
J’ai senti combien la Parole de Dieu se tricote au jour le jour avec nos émotions, états d’esprit…
Elisabeth : J’ai vécu ce moment comme une « intériorisation en stéréo » : chacun des chants reprenait une phrase-clé de la Parole que je venais de proclamer, et ça m’a permis d’assimiler plus profondément la Parole que je venais de partager.
Pourtant je l’avais pétrie avant. La personne qui proclame est le premier écoutant, donc je l’avais priée avant, dans l’Esprit Saint, sinon on reste dans une certaine platitude. C’était l’occasion de reprendre cet Evangile et de le redécouvrir différemment.

Comment avez-vu lu et vécu ce texte de la Parole de Dieu ? Avec quelle attitude physique et intérieure ? Quel effet cela a-t-il produit pour vous et le public ?

FC : Pour préparer cette lecture, j’ai d’abord reçu les textes afin de pouvoir les transmettre : j’ai pris le temps de prier avec, de les méditer. C’était impensable pour moi de ne pas m’en imprégner avant de les transmettre.
Le jour J, je suis arrivée en avance pour prendre le temps de goûter l’atmosphère de l’église, de m’y arrêter en silence… Je me suis alors replongée dans ces textes.
Ensuite il y a eu cette demande particulière du chef de chœur de ne pas rester statique comme on fait d’habitude, mais de bouger dans l’église. Cela m’a étonnée et un peu déstabilisée au début mais j’ai trouvé que finalement c’était une très bonne chose : cela a permis d’habiter la Parole et d’habiter le lieu.
Concrètement, j’ai lu le Magnificat devant Marie, je suis allée au baptistère pour l’évocation de la figure de Jean-Baptiste, et j’étais près de la Croix pour les dernières paroles du Christ en croix.

Cela a donné un éclairage particulier aux textes !

FC : Oui, et comme il y a eu deux concerts, les lieux étaient différents donc les placements différents. Personnellement, j’ai fait totalement abstraction de l’assemblée, pour laisser la place à la Parole de Dieu. Avec une certaine humilité, en étant à la fois dans un certain contrôle de soi car il faut faire attention à la voix, mais aussi dans le lâcher prise. Je me suis mise entre les mains de Dieu et j’ai prié l’Esprit car cette parole ne m’appartient pas.

Dans le public, il y avait une dame qui avait les larmes aux yeux, elle est venue me voir pour me remercier (…) : elle a été très touchée car ces textes connus, c’était l’occasion pour elle de les entendre différemment.

Il y avait un écho entre la musique et les déplacements : le public était peut-être plus attentif aussi du fait qu’il ne savait pas d’où viendrait la voix. Il y a eu comme une mise en scène de la Parole par la lecture et le chant, ce qui a permis un autre chemin pour toucher les gens.

EL : Je dirais que je n’ai pas « lu », même si mes yeux ont fait le même travail que si je lisais le journal, mais là c’est différent car la Parole de Dieu, qui devient écriture par le biais des évangélistes, a besoin d’une voix d’Homme pour qu’elle redevienne Parole. On est alors instrument de Dieu : lorsque je m’incline devant l’autel avant d’aller à l’ambon, je me mets sous le regard de l’Esprit Saint et je dis intérieurement « Seigneur, à toi ».

Pendant le concert j’ai vécu cette expérience très intense de pouvoir vivre cette proclamation dans une dynamique, en cheminant. C’était spontané, pas préparé, et je me suis laissée guider par l’Esprit. Je me suis assise au milieu de l’assemblée, j’étais debout derrière les choristes, je suis montée dans la chaire…
Ce n’était pas une mise en scène ni du théâtre, car je vivais le texte proclamé, et ce mouvement symbolisait qu’on peut recevoir la parole de Dieu où que l’on soit et d’où que l’on vienne.
A la fin du concert, le dernier texte était le passage des disciples d’Emmaüs : je suis partie du fond de la nef et je l’ai remontée jusqu’à l’autel (cela correspondait au moment du repas), et quand les disciples repartent pour Jérusalem, je suis partie ! Je l’ai vécu de manière très intense et au plus profond.
Des gens m’ont dit après le concert que pendant que je remontais la nef, ils avaient entendu « la voix en chemin ».
On ne proclame pas du tout de la même façon en restant statique à l’ambon, ce qui donne un côté un peu « narrateur », qu’en étant en déplacement : cela donne un récit plus dynamisant, qui interpelle les gens au niveau de l’écoute.

Aviez-vous déjà eu l’occasion de vivre cette articulation entre la Parole et la musique ? Dans quel cadre ?

FC : J’avais déjà vécu une expérience similaire dans un cadre spirituel lors de concerts avec ma chorale paroissiale, notamment l’année de la Miséricorde, nous avions eu le soin de choisir des textes, à la fois de la Parole de Dieu et de théologiens, qui parlaient de la miséricorde.
Une autre fois avec des textes de Sainte Thérèse. Mais c’était plus statique.

EL  : J’ai vécu une autre expérience, après le concert spirituel : j’ai eu l’occasion d’entendre à la Seine Musicale à Boulogne la Passion selon Saint Jean avec orchestre et deux chœurs. Les solistes exprimaient par des gestes et des mouvements très simples ce qu’ils étaient en train de chanter. Il y avait également la traduction au plafond sur un écran très discret. Cela donnait du sens à ce qui était chanté, et le Vendredi Saint en écoutant la Passion de Saint Jean à l’office de la Croix, j’ai retrouvé les chœurs et l’orchestre qui complétaient et faisaient un tout avec la Parole de Dieu proclamée. Cela donnait une réception beaucoup plus intense du texte. Le chant et la musique vont de pair avec la Parole de Dieu.

Comment cette expérience ponctuelle des concerts spirituels pourrait nous aider à mieux incarner nos liturgies, à mieux vivre de cette Parole de Dieu dans nos liturgies dominicales ? Quelle place cela donne-t-il à la musique, au chant, au silence ?

FC : En ce qui concerne la liturgie dominicale, pour moi celle-ci est un dialogue permanent entre Dieu et son peuple, pas seulement dans les lectures d’ailleurs, mais aussi dans la Prière Universelle ou l’Accueil et tout au long de la célébration. Pour vivre ce dialogue je conseille de méditer les textes avant de choisir les chants. Ne pas se précipiter dans « qu’est-ce qu’on va chanter ? ».
Si possible en équipe liturgique. On peut faire un beau partage sur la Parole de Dieu, cela aide aussi à rédiger les intentions de PU.
Il y a beaucoup de choix dans les chants, certains répondent vraiment à la Parole de Dieu, dans le temps liturgique… On peut varier les interprétations du psaume, avec la possibilité de dialoguer le psaume.
Parfois quand le chant est connu, le chantre lance le chant, pour le tempo, puis se met en retrait et se fond dans l’assemblée
On peut aussi laisser place au silence : le silence nous fait un peu peur dans notre monde contemporain, mais c’est important de prendre ce temps dans nos liturgies, selon les lectures, pas toujours au même moment (après la communion, pendant la procession des offrandes…) et pas de manière systématique. Cela peut dépendre aussi de la prière de l’assemblée ce jour-là. Je trouve personnellement que la beauté de la liturgie ce n’est pas de répéter la même chose tous les dimanches. Quelque chose est déployé à partir de ce qui nous est donné chaque dimanche.

EL : À la messe nous sommes d’abord conviés à la Table de la Parole, ce qui nous demande de nous libérer de ce qui remplit notre esprit humain pour recevoir ce que Dieu veut nous dire, veut me dire aujourd’hui.
Les textes sont toujours de styles différents et permettent à chacun de recevoir le message que l’Esprit Saint lui donne à entendre et faire sien. Les psaumes, réponse du peuple à son Dieu, sont encore différents.
Je retrouve avec la musique, les chants et les temps de silence, les possibilités d’intérioriser la Parole qu’on reçoit, et permettre une expression de foi et une expression d’adhésion à la Parole de Dieu et une expression de louange à Dieu.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux chanteurs liturgiques qui souhaitent redécouvrir la place de la Parole dans la liturgie ?

EL : Dans la semaine précédente, s’approprier les textes en se plaçant sous le regard de l’Esprit Saint, pour les ruminer, chercher à les replacer dans leur contexte (que s’est-il passé avant ? Et après ?), en comprendre le sens et en relever un message (« que me dit cette parole ? ») pour vivre leur chant comme une expression de totale adhésion à la Parole reçue.

Merci Françoise et Elisabeth pour cette interview !